GARIBALDI ET L’EUROPE

Conférence donnée à la Maison de l'Europe de Montpellier

Avril 2002

Par

Hubert HEYRIES

Maître de conférences

Université Paul-Valéry/Montpellier III

 




GARIBALDI, homme de culture européenne
GARIBALDI, un homme d'action européen
GARIBALDI, objet de mémoire en Europe
Annexe
Sources
Orientation bibliographique


 

          «Je vois un héros en Europe, un seul, je n’en connais pas deux ; toute sa vie est une légende ! ». Il y a plus d’un siècle, vers 1870, le grand historien de la Révolution française, Jules Michelet, rendait ainsi hommage à Giuseppe Garibaldi. 

          Que reste-t-il alors aujourd’hui du caractère européen de cet Italien «d’exception qui se glissa dans le Panthéon moral de la France» (M. Agulhon), né français le 4 juillet 1807 à Nice et mort le 2 juin 1882 sur son île de Caprera, au large de la Sardaigne ?

          Tout au long de sa vie, et même après sa mort, Garibaldi fut un homme de culture (I), un homme d’action (II), et un objet de mémoire européens (III).

 

GARIBALDI, HOMME DE CULTURE EUROPÉENNE  

 

          Garibaldi reste avant tout un Niçois entre deux cultures, un héros et un franc-maçon européen.

          Niçois, il l’est plus que tout et il le reste jusqu’à la fin de sa vie. Giuseppe Garibaldi commença ainsi ses mémoires :

          «Je naquis le 4 juillet 1807 à Nice, du côté du port Olympien, dans une maison au bord de mer. J'ai passé le temps de mon enfance, comme beaucoup d'enfants, entre les jeux, les joies et les larmes, plus ami du jeu que de l'étude» (Mémoires d'un Chemise rouge, Paris, Maspero, 1981, rééd., p. 9).

          Garibaldi, né français dans une ville annexée depuis 1792, devint  piémontais en 1814 lorsque les Niçois, épuisés par les conscriptions et les effets du blocus continental, retournèrent avec satisfaction au royaume de Piémont-Sardaigne par la grâce du premier traité de Paris. Les souvenirs difficiles du Premier Empire, et la situation de confins de Nice, contribuèrent sans doute à ce que Giuseppe privilégiât la culture patriotique niçoise. Mais l’influence de son milieu ainsi que celle de son éducation l’orientèrent également vers la culture italienne.

          Second de cinq enfants, il eut trois frères qui furent ou bien marins, ou bien commerçants (Angelo, l'aîné, marin puis commerçant à New York, finit consul de Piémont-Sardaigne à Philadelphie). Le père Domenico, petit patron de cabotage de vieille famille niçoise, et qualifié de négociant dans l’extrait de naissance de Giuseppe, aurait voulu que ce dernier devînt avocat, ou médecin. Sa mère Rosa Raimondo, piémontaise de Loano, fervente chrétienne, aurait souhaité faire de lui un prêtre. Ses parents avaient pu acquérir suffisamment d’aisance pour donner à leurs enfants une bonne instruction au point de recruter trois précepteurs, deux prêtres et un laïc, pour Giuseppe, et une nourrice pour la petite dernière Teresa, morte dans un incendie à l’âge de deux ans.

          Garibaldi n’était donc pas issu du peuple ou des basses classes, mais de cette frange sociale qui n’avait pas totalement rompu ses liens avec ses origines plébéiennes et qui entendait marquer sa différence par un environnement socioculturel plus intense. Les trois maîtres de Giuseppe jouèrent de ce fait un rôle déterminant dans la formation de la personnalité du jeune homme. Le prêtre Giaume, de qualité scientifique reconnue, manqua d’autorité sur son jeune élève, ce qui amena Garibaldi à porter à la fin de sa vie un jugement particulièrement dur sur le préceptorat clérical : «Je crois que l’infériorité physique et morale de la race italienne provient surtout de cette coutume qui consiste à donner comme précepteurs aux enfants des prêtres» (cité par M. Gallo, Garibaldi, Paris, Fayard, 1982, pp. 34-35). En revanche le souvenir de monsieur Arena était beaucoup plus fort. Giuseppe lui dut en effet la connaissance de l’italien, considéré comme sa langue “maternelle”, sans négliger le français, et des rudiments d’histoire nationale portant sur la grandeur de la Rome éternelle. Or le jeune Giuseppe vivait dans une Nice troublée par les soubresauts de la fin de l’Empire et qui en 1814-1815 changeait de pays, de culture et d’histoire. L’instituteur laïc sut ainsi lui donner les moyens intellectuels pour comprendre le monde qui changeait sous ses yeux.

          Garibaldi fut ainsi un homme issu de deux cultures, française et italienne, cultures qui l’amenèrent à s’ouvrir au monde et à sortir de sa ville natale. Le métier de marin qu’il choisit par la force des choses le poussa à voyager dans toute la Méditerranée. 

          À quinze ans, il s'engagea comme mousse, et fit son premier voyage à Odessa. Son deuxième voyage à Rome à l'âge de dix-huit ans, en 1825, en compagnie de son père et sur la tartane familiale, la Santa-Reparata, fut pour lui une révélation et une déception. La Rome des papes, exsangue, corrompue et en ruines, était bien différente de celle qu'il imaginait, mais Rome devint son obsession.

          Il commença sa carrière de marin en assurant les relations avec le Levant, Constantinople ou Taganrog (port russe de la mer d'Azov). Il était un jeune homme exalté, indépendant, maîtrisant les langues, curieux. Il faisait partie de cette génération étouffée par l'ordre contre-révolutionnaire, mystique et réactionnaire imposé par le Congrés de Vienne et les grandes puissances victorieuses de Napoléon Ier, l'Autriche, la Russie, la Prusse et le Royaume-Uni, cette génération qui eut vingt ans sous la Restauration, et qui en 1830-1831 inonda l’Europe et la péninsule italienne de ses rêves et de ses espoirs romantiques.

          L'Italie issue du Congrés de Vienne était «une expression géographique», selon le mot du chancelier autrichien Metternich, un morcellement de petits États comprenant la principauté de Monaco, le royaume de Piémont-Sardaigne, le royaume lombard-vénitien administré pour l’empereur autrichien par un vice-roi et deux gouverneurs (à Milan et à Venise), le duché de Parme, le duché de Modène qui annexa le duché de Massa en 1829, le grand- duché de Toscane auquel fut réuni en 1847 le duché de Lucques, la république de Saint-Marin, les États Pontificaux comprenant la Romagne, les Marches, l’Ombrie, le Latium et l’enclave de Pontecorvo et de Benevent au nord du royaume de Naples, et le royaume des Deux-Siciles composé des royaumes de Naples et de la Sicile unifiés en 1816.

          Une grande partie de la péninsule (le royaume lombard-vénitien, la Toscane, le duché de Parme jusqu’en 1847 et celui de Modène) gravitait également dans l’orbite de Vienne, de sorte que les patriotes italiens, héritiers du mouvement des Lumières, dénonçaient le manque d’unité du pays, l’occupation et l’influence étrangère, ainsi que l’esprit de la Sainte-Alliance. Cette dernière, signée le 26 septembre 1815 par l’Autriche catholique, la Prusse protestante et la Russie orthodoxe, doublée de la quadruple alliance signée le 20 novembre suivant avec le Royaume-Uni, garantissait non seulement l’ordre territorial issu du congrès de Vienne mais aussi l’ordre moral anti-révolutionnaire et anti-libéral en Europe, et plus particulièrement en Italie.

          La guerre d'indépendance des Grecs face aux Turcs de 1822 à 1830, et les révolutions de 1830 en France et de 1831 en Belgique, en Allemagne et en Italie, réveillaient les consciences et permettaient à une jeunesse exaltée de croire en un ordre nouveau, respectueux des aspirations des minorités nationales et destructeur de l’ordre de Vienne. Garibaldi, qui voyageait à cette époque en Méditerranée orientale ne pouvait rester indifférent. Il fit peu à peu l’apprentissage d’une conscience nationale italienne, comme beaucoup de sa génération.

          Voyageant sans cesse, le jeune Niçois fit des rencontres décisives qui l’éveillèrent à la conscience nationale et internationale. Ainsi, lors de son dernier voyage en Orient, embarqué comme second sur le brigantin la Clorinde, parti de Marseille le 22 mars 1833, il passa la traversée à discuter avec Émile Barrault, qui guidait une communauté de saint-simoniens vers Constantinople. Ces discussions initièrent politiquement le jeune Garibaldi en l’ouvrant au monde. Le Niçois comprit l’importance des luttes politiques et économiques pour libérer les peuples des tyrannies. Son univers ne se trouvait plus limité à une vision étroitement nationale et italienne mais s’ouvrait à la question fondamentale de l’humanité.

          À la même époque, il rencontrait à Taganrog un jeune génois (peut-être Gian Battista Cuneo) qui l’initia aux rêves d’un de ses compatriotes, né en 1805, Giuseppe Mazzini. Ce dernier, condamné et incarcéré au fort de Savone en 1830-1831 pour actes subversifs, s’était exilé à Marseille en 1831 où il avait fondé une société secrète : Giovine Italia, dont le programme était «Unité, Indépendance, République». Enthousiasmé, Garibaldi y aurait adhéré en 1833.

          L'idée de conspirer pour une cause qui lui semblait juste et noble l'exalta au point de s'enrôler dans la marine de guerre du royaume de Sardaigne dans le but de mettre la main sur l’arsenal de Gênes. R. Ugolini émet des doutes sur la réalité de cette histoire. Le fait est que l'insurrection déclenchée le 4 février 1834 à Gênes et en Savoie, échoua piteusement. À Gênes, Garibaldi échappa miraculeusement aux forces de l’ordre, déserta et fuit en France, déguisé en paysan, après dix jours de marche harassante. C’est à Marseille qu’il apprit sa condamnation à mort prononcée par contumace le 3 juin par les autorités piémontaises. Dès lors, ce furent l'exil et les voyages.

          Ce qu'il ne put réaliser en Italie, il le réalisa ailleurs, et construisit sa légende à des milliers de kilomètres de Nice et de l'Italie, dans l'autre monde, en Amérique latine, au Brésil et en Uruguay, où la colonie italienne était importante, et où il retrouva en 1835 des amis exilés et proscrits européens comme lui. De 1837 à 1848, Garibaldi combattit avec succès, à la fois corsaire et guérillero, pour des causes désespérées, d'abord pour la république du Rio Grande Do Sul de 1837 à 1841, en rébellion contre l'empire du Brésil, puis pour la défense de la république de l'Uruguay, contre le dictateur argentin Rosas, dans la région de l’estuaire du Rio de la Plata, de 1841 à 1848.

          Il fallait cependant un événement extraordinaire, capable d’exalter les imaginations, et susceptible de réaliser des actes héroïques. La défense de Montevideo assiégée du 16 février 1843 à octobre 1851 par les hommes de Rosas fut cet événement. Pendant des années, Garibaldi et ses légionnaires, aux côtés d’autres Européens, et notamment des Français et des Britanniques qui représentaient la colonie la plus importante, se battirent avec courage et abnégation pour une cause qui dépassait les égoïsmes nationaux.

          C’est d’ailleurs à Montevideo que naquit la légende de la chemise rouge. D’après H. F. Winnington-Ingram, Hearts of oak, (Londres, 1889), «l'adoption de la chemise rouge fut dictée par la nécessité d'habiller le plus économiquement possible la légion italienne tout récemment créée ; et comme une entreprise commerciale avait offert au gouvernement de lui vendre à prix réduit un stock de tuniques de laine rouge, destiné au marché de Buenos Aires alors fermé à cause du blocus, l'offre avait paru trop belle pour ne pas être acceptée et l'affaire fut conclue. Ces vêtements avaient été préparés à l'usage des ouvriers des saladeros argentins, c'est-à-dire des abattoirs et saloirs : c'étaient de bons vêtements pour l'hiver, destinés, par leur couleur, à faire moins ressortir l'aspect sanglant du travail que devaient faire ces hommes».  

          Les événements de Montevideo eurent ainsi beaucoup de répercussions non seulement en Italie, mais aussi au Royaume-Uni et en France, qui avaient envoyé une escadre pour protéger leurs ressortissants et leurs intérêts économiques. La geste garibaldienne sortait de l’anonymat. En 1850, Alexandre Dumas publia d’ailleurs Montevideo ou une nouvelle Troie, donnant ainsi consistance à un mythe embryonnaire. Mais nul ne l’ignorait : les nouveaux Troyens étaient ces Italiens du nouveau monde, dirigés par un nouvel Énée à la recherche de la Rome de ses espérances, capitale d’une Italie républicaine, unie et indépendante.

          Le 15 avril 1848, au courant des événements qui agitaient leur pays, Garibaldi et soixante-deux de ses compagnons quittèrent Montevideo pour «se rendre en terre italienne et faire une guerre de rédemption» (Mémoires..., op. cit.,  p. 167). Désormais ce héros sud-américain allait devenir un héros européen.

 

 

          (Voir en annexe les étapes de l’unité italienne de 1848 à 1871 pour apprécier le contexte)

          De retour en Italie, Garibaldi était désormais le héros des deux mondes. Les événements se chargèrent de faire de lui un mythe vivant. Il se couvrit de gloire dans la région des lacs italiens à l’occasion des guerres d’indépendance du Piémont, en 1848 et en 1859, puis de l’Italie en 1866 contre l’Autriche. En 1848 il mena une guérilla dans la région de Varese. En 1859 il conduisit ses volontaires organisés en Chasseurs des Alpes jusqu’en Lombardie. En 1866, alors que les Italiens étaient vaincus par les Autrichiens, il fut le seul général à se couvrir de gloire, remportant la bataille de Bezzeca qui ouvrait le Trentin à ses troupes, mais il ne put aller plus loin, sommé par le Roi de s’arrêter à cause de l’armistice que ce dernier venait de signer avec l’Autriche.

          Au service du roi du Piémont qui devint en 1861 le roi d’Italie, il devint également le martyr de la cause romaine. En 1849, il partit défendre la République romaine qui venait d’être proclamée à la suite de la révolution qui chassa le Pape Pie IX. Mais la France, soucieuse de restaurer le Pape en ses États pontificaux, envoya un corps expéditionnaire sous les ordres du général Oudinot. Garibaldi combattit avec succès les Français sur la colline du Janicule, mais il fallut s’incliner rapidement, et le 2 juillet 1849, il fut contraint d’évacuer Rome avec ses légionnaires pour échapper aux Français qui entraient dans la Ville éternelle. Bien plus tard, en 1862, il chercha à conquérir Rome. Le mot d’ordre fut désormais «Rome ou la mort», mais dans le massif de l’Aspromonte, les troupes italiennes du général Cialdini l’arrêtèrent et le blessèrent, car le gouvernement italien de l’époque, dans sa lutte contre l’Autriche, ne souhaitait pas se priver du soutien français, la France n’aurait en effet jamais accepté de voir la Rome pontificale devenir italienne. Cinq ans plus tard, à Mentana en 1867, alors qu’ils étaient sur le point de rentrer dans Rome, Garibaldi et ses Chemises rouges furent cette fois-là décimés par les nouvelles armes qui équipaient les troupes françaises : les Chassepots qui, selon le général de Failly, firent merveille.

          Mais ce fut certainement l’expédition des Mille qui permit à Garibaldi d’atteindre une renommée européenne et internationale. De mai à octobre 1860, il conquit le royaume des Deux-Siciles, s’auto-proclama Duce trionfatore, battit le roi des Deux-Siciles à la bataille du Volturno le 2 octobre 1860, et finit par remettre au roi du Piémont-sardaigne Victor-Emmanuel II un royaume entier, la moitié de l’Italie, sans rien exiger en retour. La dimension de Garibaldi devint alors extraordinaire.

          Qu’on en juge par l’hommage que lui rendit Alexandre Dumas en 1860, le décrivant à Palerme dans Les garibaldiens.

         

          «[...] Garibaldi est servi, au palais, par les domestiques de l’ancien vice-roi, qui ont voulu ressusciter pour lui les traditions de la table princière ; mais il leur a signifié qu’il n’entendait pas pour son dîner autre chose que le potage, un plat de viande et un plat de légumes. Ce n’est pas sans peine qu’il est parvenu à leur faire admettre ces règles de sobriété.

          Une chose l’exaspère : c'est que les Siciliens, bon gré, mal gré, l’appellent Excellence et veulent à toute force lui baiser la main. Tout est hors de prix ici [...]. Tous les matins, il se fait une distribution de pain et d’argent à la porte du palais royal. Ce sont les aides de camp de Garibaldi qui, à tour de rôle, sont chargés de ce soin.

          La stupéfaction de cette population superstitieuse est grande ; elle était affamée par un vice-roi catholique, elle est nourrie par un général excommunié. Il est vrai qu’[on lui dit] que Pie IX est l’Antéchrist et Garibaldi le Messie».

(A. Dumas, Les Garibaldiens, Paris, L’Inventaire, 1994, rééd., pp. 50-51)

 

          En France, Les garibaldiens de Dumas, ou L’expédition de Garibaldi dans les Deux Siciles de Maxime Du Camp, alimentèrent une légende qui déjà était très forte. Georges Sand avait en effet vu le 4 juillet 1859, à la fin de la guerre des Franco-piémontais contre les Autrichiens, le portrait de Garibaldi trônant chez des montagnards dévots du Velay et des Cévennes, «aventurier illustre exposé parmi les images des saints». Plus tard, le 26 mai 1860, elle se laissa emporter par une adoration quasi-mystique, tandis que les baraques des boulevards parisiens vendaient avec succès le joujou Garibaldi, des pipes et des encriers à son effigie.

 

          «Il y a plus que jamais de la légende dans cette vie aventureuse [...]. Rien ne paraît impossible à Garibaldi. Tout ceci ressemble à un poème. Cet homme, presque seul, devient l’homme du prodige. Il fait trembler les trônes, il est l’oriflamme de l’ère nouvelle. L’Europe entière a les yeux sur lui et s’éveille chaque matin en demandant où il est et ce qu’il a fait la veille. C’est qu’il porte en lui la foi des temps héroïques, et, dès lors, les merveilles de la chevalerie reparaissent en plein XIXe siècle, cet âge de raison et de lumière. [...] Garibaldi, tombant sous une balle, serait encore en esprit et en apparition surnaturelle à la tête de ses légions victorieuses, son nom seul continuerait les prodiges de sa volonté».

 

          Quant à Victor Hugo, à l’occasion d’un meeting organisé à Jersey le 13 juin 1860 en l’honneur de Garibaldi et de l’indépendance de la Sicile, il prononça un discours lyrique, épique et emphatique, et fit de cet aventurier un Cincinnatus des temps modernes, héros certes du Risorgimento italien, mais aussi martyr laïc de la cause romaine, et défenseur universel des peuples opprimés.

 

          «Qu’autour de cet homme vaillant, qui est debout là-bas dans Palerme, il y ait un feu sur toutes les montagnes de la Sicile, et une lumière sur tous les sommets de l’Europe ! (Bravos!). Il fallait délivrer ce peuple ; Garibaldi s’en est chargé. (Bravos). Garibaldi ! Qu’est-ce que c’est Garibaldi ! C’est un homme, rien de plus. Mais un homme dans toute l’acception sublime du mot. Un homme de la liberté ; un homme de l’humanité. Vir, dirait son compatriote Virgile. [...] Qu’est-ce qui le fait vaincre ? Qu’a-t-il avec lui ? L’âme des peuples. Il va, il court, sa marche est une traînée de flamme, sa poignée d’hommes méduse les régiments, ses faibles armes sont enchantées, les balles de ses carabines tiennent tête aux boulets de canon ; il a avec lui la Révolution : et de temps en temps, dans le chaos de la bataille, dans la fumée, dans l’éclair, comme si c’était un héros d’Homère, on voit derrière lui la déesse (acclamations). [...] C’est l’assaut donné par un homme à une royauté ; son essaim vole autour de lui ; les femmes lui jettent des fleurs, les hommes se battent en chantant, l’armée royale fuit ; toute cette aventure est épique ; c’est lumineux, formidable, et charmant comme une attaque d’abeilles. [...]

(V. Hugo, Actes et Paroles, Paris, Éd. Rencontre, 1968, rééd., t. I, pp. 550-557)

 

          Garibaldi atteignait ainsi les firmaments de la gloire. Mais il sut également construire de son vivant sa légende en rédigeant ses mémoires.

          En 1849-1850, se considérant, selon ses propres mots, comme «un juif errant» abandonné de tous, marqué profondément par la disparition de sa femme Anita, morte dans ses bras le 4 août 1849, alors qu’ils fuyaient les Français, il décida d’écrire ses souvenirs en se limitant toutefois à la période sud-américaine, d’abord chez le consul  sarde de Tanger, Carpanetti, puis à New York où le 30 octobre 1850, il remettait le manuscrit à Théodore Dwight. 

          Mais ce dernier attendit le bon moment pour le publier en anglais à New York et à Londres en 1859. Dès lors, les éditions se succédèrent, en 1860 en italien (grâce à Francesco Carrano, chef d’état-major des Chasseurs de Alpes), et en français (grâce à Alexandre Dumas père), puis en 1861 en allemand (grâce à Speranza Von Schwartz, alias Elpis Melena, Espérance Noire, née à Londres d’un banquier allemand, et amante de Garibaldi depuis 1858). 

          Garibaldi poursuivait cependant en secret la rédaction de ses mémoires, et les acheva en 1872 sous le titre Memorie autobiografiche (Mémoires d’un Chemise rouge), taillant et remodelant les premiers souvenirs et les exploits constitutifs de sa légende, de l’aventure sud-américaine à la campagne de France de 1870-1871. Dès lors, le succès ne se démentit pas puisqu’on les publia quarante-six fois en onze langues (Jasper Ridley).

          Cette dimension européenne à laquelle Garibaldi était parvenu de son vivant s’exprima par ailleurs dans un engagement maçonnique total et sincère.

          Giuseppe Garibaldi, Grand-Maître de pratiquement toutes les obédiences italiennes, se mit au service de la franc-maçonnerie et devint la figure emblématique de l’Italie laïque et anticléricale. En cela, il fut véritablement le Premier Maçon d’Italie, et au-delà, un fervent défenseur des idéaux maçonniques européens et universels.

          Conduit par l’idéalisme utopique que la maçonnerie portait en elle-même, Garibaldi fut initié à Montevideo en 1844 dans la loge irrégulière " L'Asile de la vertu" puis le 15 juillet de la même année dans la loge régulière du Grand Orient de France "Les Amis de la Patrie". Mais il lui fallut attendre 1862 pour commencer à assumer les charges les plus hautes des diverses obédiences maçonniques italiennes tout en menant ses combats politiques et militaires.

          Le 20 mars 1862, il était élu Grand Maître du Suprême Conseil Écossais de Palerme (après avoir cependant obtenu en une seule journée, le 17 mars, tous les grades du 4e au 33e), remerciant ses frères non seulement pour leur vote mais aussi pour leur soutien dans la réussite de l’expédition des Mille de Marsala. Il pouvait désormais compter sur la «chaîne d’union» de la maçonnerie libre universelle, car cette obédience était reconnue par les maçonneries américaine et anglaise. La même année, lui était décerné le titre honorifique de Premier Maçon d’Italie, en l’honneur de son rôle en faveur de l’unité italienne, mais il ne devint Grand Maître du Grand Orient d'Italie, dont le siège était à Florence, qu’en 1864. Il avait fallu en effet attendre la fin des rivalités intra et inter-obédientielles que sa personnalité suscitait et qui l’avaient empêché de devenir Grand Architecte de l’Unité Maçonnique. En 1867 il était cependant honoré du titre de Grand Maître honoraire ad vitam de la maçonnerie italienne, et en 1881, il devenait Grand Hiérophante (97ème) du Rite Réformé de Memphis et Misraïm. L'homme, qui ne s'identifia jamais à un parti ou à une «secte politique», resta toujours un maçon fier et sobre, au service de la maçonnerie. Son engagement maçonnique lui permit d’acquérir une plus grande maturité politique (R. Ugolini), et l’incita à s’intéresser aux principes de la paix universelle, au mouvement ouvrier italien et à l’Internationale (L. Briguglio). Les liens qu’il tissa avec les maçons libéraux facilitèrent sa collaboration avec la monarchie piémontaise. La maçonnerie anglaise l’aida et amena sans doute le gouvernement britannique à le soutenir en 1860 en Sicile : le prince de Galles, futur Édouard VII, et franc-maçon notoire ne l’accueillit-il pas les bras ouverts à Londres en 1864 ? Garibaldi était lui-même entouré de frères dans ses campagnes de 1860, 1862, 1867 et 1870. En 1864, lorsque le bruit courut qu’il montait une expédition dans les Balkans, des frères vigilants l’auraient dissuadé de se lancer dans une aventure qui semblait être une machination destinée à se débarrasser de lui (A. Mola).

          Il chercha parfois à placer ses actions contre le Pape sous la protection maçonnique. Ainsi, il voulut faire initier l’ensemble de son état-major le 3 juillet 1862, deux mois avant le drame de l’Aspromonte, et il encouragea la création d’un fascio (faisceau) de la maçonnerie en 1867, de manière à unir toutes les obédiences contre le Pape et à affermir l’unité politique italienne. L’éthique maçonnique satisfaisait également son amour pour la nature et pour la solitude. Plus que tout autre Italien, sans doute, il fut le porte-flambeau des principes fondamentaux de la maçonnerie : la liberté politique, religieuse et d’opinion ; l’égalité de tous devant la loi ; la fraternité, surtout en faveur des faibles, des nécessiteux et des opprimés ; la justice, le sens de l’intérêt général et la tolérance.

          Le Premier Maçon d’Italie considérait ainsi l'organisation maçonnique comme un réseau apte à unifier les forces dispersées du Risorgimento italien  pour réaliser l'unité italienne.

          Mais il pensait également que cette Italie nouvelle pouvait s’intégrer dans une Confédération d'Europe fondée sur de grands systèmes ethnico-linguistiques (slaves, anglo-saxons, latins). Cette Confédération, il la voyait dans l'unité mondiale de l'humanité fraternelle et maçonnique engagée dans une tâche et une mission constructive, un internationalisme pacifiste sapant les fondements des pouvoirs autocratiques, despotiques et théocratiques. D'où son attachement à la République universelle, et à la défense de tous les peuples opprimés. Le 22 octobre 1860, paraissait ainsi dans Il Diritto, le journal des démocrates, un mémorandum adressé aux puissances d’Europe et qui prônait la naissance d’une Confédération d’Europe pacifiste et humaniste.

«Supposons que l’Europe forme un seul État»

 

          «Supposons que l’Europe forme un seul État.

          [...] Dans une telle hypothèse, plus d’armées, plus de flottes, et les immenses capitaux arrachés presque toujours aux besoins et à la misère des peuples pour être mis au service de l’extermination, seraient utilisés au contraire à l’avantage du peuple et investis dans un développement colossal de l’industrie, dans l’amélioration des routes, dans la construction des ponts, dans le creusement des canaux, dans les fondations d’établissements publics, et dans l’érection d’écoles qui délivreraient de la misère et de l’ignorance tant de pauvres créatures qui dans tous les pays du monde, quel que soit leur niveau de civilisation, sont condamnés par l’égoïsme du calcul et par la mauvaise administration des classes privilégiées et puissantes à l’abrutissement, à la prostitution de l’esprit et de la matière.

          Eh! Bien! La réalisation des réformes sociales que je viens d’esquisser dépend seulement d’une puissante et généreuse initiative. [...]

          La base d’une Confédération d’Europe est naturellement tracée par la France et par l’Angleterre. Que la France et l’Angleterre se tendent franchement, loyalement la main, et l’Italie, l’Espagne, le Portugal, la Hongrie, la Belgique, la Suisse, la Grèce, la Romélie viendront aussi, et pour ainsi dire instinctivement, se grouper autour d’elles.

          En somme, toutes les nationalités divisées et opprimées ; les races slaves, celtes, germaniques, scandinaves, la gigantesque Russie comprise, ne resteront pas hors de cette régénération politique à laquelle le génie du siècle les appelle. [...]

          Je désire ardemment que mes paroles parviennent à ceux auxquels Dieu confia la sainte mission de faire le bien, et ils le feront certainement, préférant à une grandeur fausse et éphémère, la véritable grandeur, celle qui a sa base dans l’amour et dans la reconnaissance des peuples».

 

(Mémorandum paru dans Il Diritto du 22 octobre 1860, ENSG, IV-1, n° 300, pp. 338-342, trad.)

 

          Mais cette Europe dont il rêvait devait avant tout être anticléricale, dégagée de l’obscurantisme religieux et fondée sur les principes universels de la raison, du progrès, et de l’esprit des Lumières. Lorsqu’en 1869-1870, Pie IX convoqua au Vatican le concile (Vatican I) qui proclamerait l’infaillibilité pontificale, Garibaldi adressa à la presse le 12 octobre 1869, une lettre dans laquelle il prôna la réunion d’un anti-concile à Naples, qui fut d’ailleurs un fiasco, du 8 au 11 décembre 1869, pour une maçonnerie à la lumière du soleil, et au nom de la Vérité, de la Raison et de la Liberté.

 

Garibaldi défend l’anti-concile de Naples

 

          «Un des événements les plus solennels qui ait jamais illustré la patrie des Savonarole et des Arnaud, c’est certainement celui de l’Anti-concile, proposé par l’illustre Ricciardi et qui se tiendra dans la grande métropole italienne le 8 décembre de cette année.

          Dans cette assemblée, toutes les nations seront représentées par leurs champions du droit et de la vérité. Spectacle sublime ! Véritable représentation de la fraternité humaine et véritable antithèse du consistoire de loups qui aura lieu à Rome le même jour ! Là, dans la vieille capitale du monde, on arguera sur la virginité de Marie qui a accouché d’un beau garçon il y a dix-huit siècles (et c’est vraiment fort important pour les populations affamées), sur l’Eucharistie, c’est-à-dire sur la manière d’avaler le régisseur des mondes, pour le déposer ensuite dans un closet quelconque.

          Sacrilège ! et preuve de l’imbécillité des hommes, ne sachant couvrir d’une (sic) de fange ces corbeaux qui se moquent d’eux si effrontément. Et, enfin, sur l’infaillibilité de ce mètre cube de fumier qui porte le nom de Pie IX.

          Dans l’antique Parthénope se réuniront les apôtres de la Vérité, les disciples de Galilée, de Newton, de Kepler, de Voltaire, de Franklin, les exterminateurs de la torture et des bûchers, les colonnes superbes de la dignité humaine !

          Et si ce siècle, si rempli d’amertume par l’arbitraire et l’obscurantisme, ne pouvait offrir à l’humanité souffrante que ce congrès de la Liberté et de la Raison, il pourra passer pour un des plus fameux dans l’Histoire du progrès humain. [...]

          [Ces] hôtes illustres rentreront dans leur pays en proclamant que la patrie du Tasse, de Masaniello et de Bruno est bien digne de prendre l’initiative dans l’émancipation de la conscience humaine.

          Pour moi, c’est de tout cœur que je fais appel aux sociétés italiennes qui m’ont honoré du titre de frère, d’associé ou de Président honoraire, à tous ceux qui, en Italie, chérissent la dignité du peuple, bien persuadé que plus la partie libérale et rationnelle de la nation sera représentée dans l’anti-concile, plus grand sera l’éclat dont brillera notre patrie, au milieu des autres nations, ses sœurs.

          J’espère aussi que, pour le 8 décembre, dans les cent cités de l’Italie, il y aura de nombreux meetings pour proclamer les principes du vrai, soutenus dans l’illustre Congrès de Naples et pour maudire le message honteux et l’infernale cabale ourdie par le Vatican».

Garibaldi

 

(lettre à la presse de Garibaldi, Caprera 12 octobre 1869, en annexe de la dép. n° 91 du baron de La Villestreux, chargé d’aff. à Florence, au min. des Aff. Étr. La Tour d’Auvergne, Florence le 2 novembre 1869, AAE,CP, It. n° 27, f°° 109-112)

 

          Le ton était dur et sans concession. Les mots étaient d’une force qui pouvaient heurter les consciences ou susciter l’enthousiasme. Traiter Pie IX de «mètre cube de fumier» avait de quoi encourager les attaques de toute sorte. Mais l’avenir de l’Europe et du monde passait par la paix.

          Promoteur d’un pacifisme international, Garibaldi se rendit au congrès international de la «Ligue de la Paix et de la Liberté» qui se tint à Genève du 9 au 12 septembre 1867. Devant des démocrates et des révolutionnaires prestigieux, comme Bakounine ou Étienne Arago, il fut invité à prononcer un discours le 9 septembre au Palais électoral de Genève. Le discours surprit par son ton belliqueux et anticlérical et suscita plus de critiques que d’adhésions. Mais Garibaldi proposa un programme ambitieux, exaltant, et visionnaire, rêvant d’une paix universelle garantie par un Congrès composé de représentants de tous les peuples libres et glorifiant «la démocratie [qui] seule [pouvait] remédier au fléau de la guerre».

 

Programme de Garibaldi

au congrès de la «Ligue de la Paix et de la Liberté» de Genève

(fin du discours du 9 septembre 1867)

 

1. Toutes les nations sont sœurs.

2. La guerre entre elles est impossible.

3. Toutes les querelles qui surgiront entre les nations devront être jugées par un Congrès.

4. Les membres du Congrès seront nommés par les sociétés démocratiques des peuples.

5. Chaque peuple aura un droit de vote au Congrès, quel que soit le nombre de ses membres.

6. Le pape, étant la plus nocive des sectes (sic), est déclaré déchu.

7. La religion de Dieu est adoptée par le Congrès et chacun de ses membres s’oblige à la propager. J’entends par religion de Dieu la religion de la vérité et de la raison.

8. Suppléer le sacerdoce des révélations et de l’ignorance par le sacerdoce de la science et de l’intelligence.

 

(ENSG, V-2, p. 411)

 

          Garibaldi ne s’en tint pas à cette approche visionnaire qui annonçait la Société des Nations et l’Organisation des Nations Unies. En 1877, il réclamait également la constitution d'une Cour internationale permanente pour résoudre les conflits entre États. Il se présentait ainsi en défenseur des droits des peuples, condamnant violemment le colonialisme et l’impérialisme qui se développaient. Il s'insurgea alors contre la mainmise de la France sur la Tunisie en 1881 où vivait une forte colonie italienne, et sur laquelle l'Italie avait des prétentions.

          Cette pensée en marche, ces rêves visionnaires, cette culture européenne finirent par pousser Garibaldi dans l’action.

 

GARIBALDI, UN HOMME D’ACTION EUROPÉEN

 

          Tout au long de sa vie, Garibaldi évolua au sein d’un réseau de révolutionnaires européens qui parfois se retrouvèrent sur son île de Caprera ou l’accompagnèrent dans ses guerres de libération nationale.

          Pour Garibaldi, l'unité italienne devait représenter un modèle pour les nationalités européennes, hongroise, tchèque, polonaise, finlandaise, serbe, bulgare, roumaine, grecque en lutte depuis des lustres avec les empires autrichien, russe ou ottoman. Il appliqua à l’Europe sa devise d’Amérique latine : Libertad para todos y si no es para todos no es libertad. Il se fit ainsi le champion de la lutte contre toutes les formes d’absolutisme, de despotisme et de tyrannie, et se montra solidaire avec tous les démocrates exilés.

          C’est à partir de 1860, auréolé de gloire, que Garibaldi connut la plupart des figures du mouvement démocrate, républicain et révolutionnaire international et surtout européen. Sa maîtrise de quatre langues, l’italien, le français, l’espagnol et l’anglais, lui fut d’ailleurs d’un grand secours pour correspondre avec les républicains français prestigieux Ledru-Rollin, Louis Blanc, et Victor Hugo, le chef du mouvement révolutionnaire hongrois Lajos Kossuth, le révolutionnaire russe Alexandre Herzen, l’anarchiste Mikhail Bakounine, et le grand représentant du mouvement démocratique allemand, Karl Blind, exilé à Londres où sa maison servit de rendez-vous aux exilés de l’Europe entière. Par ailleurs, il noua des contacts avec des patriotes grecs, des démocrates suisses, belges, scandinaves et espagnols, et il devint citoyen d’honneur de Londres par la volonté du lord-maire Scott, à l’occasion de sa tournée triomphale en Grande-Bretagne en avril 1864. Ce fut là un événement d’importance !

          Les libéraux britanniques soutinrent en permanence Garibaldi, aussi bien à Montevideo qu’en Sicile et en Italie. Dès 1863 des comités garibaldiens formés en Angleterre réclamèrent la visite de celui qui incarnait dans le monde la liberté, la protection des pauvres et la défense des peuples opprimés. Garibaldi finit par accepter, sans doute pour échapper aux divisions de la gauche italienne qui suivirent l’échec de l’Aspromonte et au centre desquelles il se trouvait. Le dimanche 3 avril 1864, en compagnie de ses fils, et de son secrétaire Guerzoni, il débarquait à Southampton en provenance de Malte et entamait jusqu’au 22 avril une visite triomphale à Portsmouth, à Londres, et en Cornouailles.

          L’enthousiasme qu’il déchaîna fut extraordinaire. Son arrivée le 11 avril 1864 en gare de Londres par le train de Southampton, portant poncho et chemise rouge, conforme à l’image que l’on attendait de lui, fut saluée par une foule bruyante et bigarrée. En calèche découverte, il fit le trajet de la gare à Stafford House, la demeure de son ami, le duc de Sutherland, sous les acclamations de cinq cent mille personnes.

          Garibaldi devenait un mythe vivant. Les aristocrates anglaises en mal de sensation forte tombaient en pâmoison devant ses attitudes un peu rustres et souvent gauches. Des ouvriers italiens de Londres lui offrirent un drapeau portant l’inscription Roma e Venezia (EN, IX, n° 3550, p. 52). Le premier ministre Palmerston, le leader du parti libéral Gladstone, et le Prince de Galles, futur roi Édouard VII, accueillirent cet ardent défenseur des minorités nationales, anti-papiste et anti-français, ce qui n’était pas pour leur déplaire.

          Pris dans le tourbillon des réceptions mondaines chez le duc et la duchesse de Sutherland et des concerts à Covent Garden, Garibaldi ne négligea pas cependant de rencontrer les révolutionnaires européens exilés comme Herzen, Bakounine, Louis Blanc, Ledru-Rollin, Karl Blind et Giuseppe Mazzini avec lequel il se réconcilia publiquement, ce qui finit par inquiéter les autorités.

          Les discours en faveur de la “libération” des Hongrois et des Polonais, les déclarations anti-bonapartistes en faveur des républicains français, les paroles enflammées dénonçant la présence française à Rome et autrichienne à Venise et les attaques anticléricales, poussèrent entre autres Napoléon III et Victor-Emmanuel II à émettre le souhait de le voir partir. La reine Victoria finit par exprimer le même vœu, soutenue par Disraeli et les conservateurs, inquiète de l’enthousiasme populaire qui ne faiblissait pas et qui pouvait menacer la couronne. Garibaldi quitta alors le Royaume-Uni le 22 avril 1864 sur le yacht du duc de Sutherland, l’Ondine, sans exprimer la moindre protestation.

          Le voyage en Grande Bretagne fut ainsi exceptionnel. Garibaldi donna l’image d’un homme libre, sincère, porteur d’un idéal empli d’humanité et d’universalité, et défendant avec force les valeurs de liberté, de justice, de solidarité, de fraternité, et d’égalité. Lui qui côtoyait les princes savait rester humble dans son poncho et sa chemise rouge avec les ouvriers de l’arsenal de Portsmouth. Certes ses détracteurs pouvaient se moquer de sa naïveté, de sa candeur, ou de l’incohérence de ses propos mais chacun pouvait s’identifier et prendre pour modèle ce “flibustier” niçois qui apparaissait, en outre et de plus en plus, comme le «capitaine de la démocratie européenne militante», titre que lui avait décerné le maire de Locarno, Luigi Rusca, en juin 1862.

          Son île, d’après son secrétaire Giuseppe Guerzoni, devint d’ailleurs «la Mecque de la démocratie européenne». Les vendredis, Garibaldi accueillait toutes sortes de gens, «le vieil ami et compagnon d’armes, le simple curieux, le sceptique plaisantin, les admirateurs naïfs à la poursuite d’une signature ou d’une photographie, les vulgaires escrocs à la recherche d’une aumône ou d’une recommandation, les députations patriotiques portant des adresses et des cadeaux, des ambassades politiques chargées de programmes, de manifestes et de plans de guerre, les caravanes [de] vénitiens, trentins, istriens, romains, [...] hongrois, polonais, espagnols, grecs, russes, allemands». 

          Mais si le héros de Caprera était animé par un idéal humaniste et moral, il ne négligea pas la réalité géo-stratégique de l’époque en suscitant des troubles sur les arrières autrichiens, à l’est en Hongrie et au nord-est en Galicie, région polonaise annexée par Vienne à la fin du XVIIIe siècle.

          C’est ainsi qu’en 1859-1860, il tenta avec Kossuth de soulever les Hongrois et, en 1863, la Galicie, soutenant de toute son âme la révolte polonaise anti-russe. Il encouragea alors les comités de soutien et les manifestations de solidarité polonaise. Il dénonça «le terrible assassinat» du peuple polonais dont «la fermeté, l’enthousiasme et le courage enseignent comment on doit lutter contre le despotisme» (EN, VIII, n° 3268, pp. 105-106). L’un des héros de l’insurrection polonaise, Zygmunt Sierakowsky, lui offrit même la tête du mouvement après avoir été fait prisonnier par les Russes en 1863. Il refusa toutefois, car il était bien incapable d’assumer une telle responsabilité, convalescent de sa blessure de l’Aspromonte. Mais l’année suivante, le 6 juin 1864, à Caprera, il signa avec Jose Ortega, agent politique du gouvernement polonais en Italie, un traité d’alliance italo-polonais anti-autrichien, sans réelles conséquences mais qui traduisit l’espoir que les insurgés polonais mettaient en lui.

          En 1864 et en 1865, Garibaldi s’impliqua alors dans un vaste projet d’expédition en Galicie et en Europe balkanique, dans l’espoir chimérique de libérer les peuples slaves, hongrois et polonais et de permettre à Victor-Emmanuel II de conquérir la Vénétie sur une Autriche affaiblie. Mais les intrigues  brouillonnes des mazziniens, des garibaldiens, et des agents du Roi finirent par faire avorter un projet qui manquait de cohérence et de moyens suffisants.

          Pour autant, l’intérêt de Garibaldi pour les Balkans ne faiblit pas. Dix ans plus tard, le 6 octobre 1875, révolté par les massacres perpétrés par les forces ottomanes dans cette région soulevée, il retrouvait l’accent de ses proclamations enflammées en appelant ces peuples à l’insurrection générale.

 

Aux frères de l’Herzégovine et aux opprimés de l’Europe orientale

Caprera le 6 octobre 1875

          [...] Insurgez-vous donc, héroïques fils de la Montagne Noire, de l’Herzégovine, de la Bosnie, de la Serbie, de la Thessalie, de la Macédoine, de la Grèce, de l’Épire, de l’Albanie, de la Bulgarie et de la Roumanie. [...] Ne vous fiez pas à la diplomatie ; cette vieille sans cœur vous trompera certainement ! Mais les hommes de cœur du monde entier sont avec vous. [...] C’est seulement comme cela que vous pourrez vous constituer indépendants et libres.

 

(ENSG, VI-3, n° 1136, pp. 158-159, trad.)

 

          Mais, en dépit des discours enflammés, des déclarations de principe et des proclamations révolutionnaires, Garibaldi ne participa à aucune expédition de libération nationale en Europe centrale et orientale. Et pourtant, son image resta extraordinaire en Hongrie et en Pologne. De nombreux volontaires hongrois et polonais partirent se battre dans les rangs des Chasseurs des Alpes en 1859, en Sicile en 1860, à l’Aspromonte en 1862, à Mentana en 1867, et même dans l’armée des Vosges en France en 1870-1871 (tels le Hongrois Stéphane Türr, l’un des généraux des Mille de Marsala, fidèle entre les fidèles, ou le Polonais Joseph Hauke, dit Bosak, qui mourut en héros en France en 1871). Il y eut même un Garibaldi hongrois  en la personne de  Georges Klapka, vétéran des Chasseurs des Alpes, surnommé ainsi par ses compatriotes pour honorer la lutte qu’il mena en faveur de la liberté.

          En Pologne, la renommée de Garibaldi connut son apogée au milieu des années 1860. Paysans et citadins, nobles et roturiers voyaient en lui le nouveau libérateur et attendaient son arrivée prochaine. Dans les rues, son nom devenait une insulte à l’autorité et à l’occupant russe. Portraits et statuettes du héros inondaient les auberges de Varsovie.

          Mais ce fut en France, en 1870-1871, que Garibaldi devint véritablement la figure universelle du défenseur des peuples opprimés, le porte-parole d’une humanité éprise d’absolu et de liberté.   

          Dans ses mémoires, Garibaldi évoqua sa dernière campagne militaire en France d’octobre 1870 à mars 1871 avec rancœur et amertume, accusant le gouvernement français d’avoir voulu uniquement se servir de son nom sans lui donner des moyens suffisants.

          Pourtant, au cours de cette campagne, le héros des deux mondes nourrit sa légende en combattant l’ennemi prussien à la tête de l’armée des Vosges. Dernier acte de la geste garibaldienne, cet épisode faisait entrer de plain-pied Garibaldi dans l’histoire de France.

          Enthousiasmé par l’effondrement du Second Empire à Sedan le 2 septembre 1870 face à la Prusse et à ses alliés allemands, et par la proclamation de la IIIe République deux jours plus tard, Garibaldi offrit de Caprera son épée le 11 septembre à la France républicaine et non plus impériale. Croyant naïvement que son arrivée susciterait l’enthousiasme des Français, il débarqua à Marseille le 7 octobre, et se rendit à Tours, où une partie du gouvernement de la Défense Nationale continuait la lutte. Mais son arrivée le 9 octobre qui coïncida avec celle de Gambetta échappé en ballon de Paris assiégée par les Allemands, fut jugée intempestive par les autorités françaises.

          En octobre, la situation nationale était catastrophique. L'armée de Sedan était prisonnière, celle de Metz encerclée, Paris assiégée. Le gouvernement provisoire de la République française était partagé entre Paris et Tours privé de communications.  Gambetta, nouveau ministre de la guerre, devenait l’âme de la résistance française à l’envahisseur germanique et galvanisait toutes les forces vives de la nation,  monarchistes, bonapartistes et républicaines. Or l'arrivée de Garibaldi relançait les divisions passionnelles. Trois ans après Mentana, le général italien était un suppôt de Satan pour la droite cléricale et un héros, presqu'une idole pour la gauche républicaine. On craignait aussi des complications diplomatiques avec Victor-Emmanuel II et l’explosion de mouvements sécessionnistes à Nice. Mais Gambetta ne pouvait éconduire celui qui pouvait organiser les volontaires venus de toute l’Europe et plus particulièrement d’Italie.

          Au bout d’une semaine, cependant, la situation se débloqua. Alors que la route du midi était ouverte, la Bourgogne menacée, Belfort sur le point d'être assiégé, Gambetta décida de confier au héros le commandement de l’armée des Vosges qui refluait en désordre sur Dôle et Autun. Jouissant d’une grande autonomie de commandement, Garibaldi devenait ainsi général de la République française avec la mission d'organiser une armée de volontaires dans une zone d'opération secondaire mais au rôle stratégique important, mission du type de celle qu’il avait accomplie dans la région des lacs italiens, en 1848, en 1859 et en 1866.           

          Le 14 octobre 1870, par un ordre du jour à la nouvelle armée des Vosges, Garibaldi annonçait à ses soldats sa prise de commandement.

          Le général prit la tête d’une armée dont la composition fut très hétérogène : gardes  nationaux (surtout des Alpes Maritimes et de Savoie), corps francs (pour la plupart de l'Est et du Sud-Est de la France), volontaires étrangers (de Pologne, de Hongrie, d'Espagne, des Etats-Unis, et surtout d'Italie). Tant bien que mal, il organisa ses 3500 à 4000 hommes (qui devinrent plus de 20 000 en janvier 1871) en quatre brigades et les installa dans les nombreux bâtiments religieux d’Autun fin octobre.   

          Entouré de ses fils Menotti et Ricciotti, et de son gendre Canzio, s’appuyant sur son chef d’état-major Joseph Bordone, aventurier avignonnais qui présentait l’avantage d’être français, Garibaldi mena une guerre à la fois conventionnelle et de guérilla.

          Chargé de fermer la route du midi en gardant les défilés du Morvan et tout le pays de la haute Bourgogne, il se battit dans une  région propice à la guérilla et aux coups de main, avec ses bois, ses vignes, ses petites collines successives et ses défilés étroits. Le coup de main le plus célèbre fut sans doute celui de Ricciotti. Garibaldi, qui, à la tête de la 4ème brigade, fit deux cents prisonniers et prit des chariots d'armes et de munitions à l’ennemi à Châtillon-sur-Seine le 14 Novembre 1870.

          Mais en décembre, sa mission s'enrichit d'un autre objectif qui s'intégra dans un dispositif stratégique audacieux : protéger la gauche de l’armée de l’est confiée au général Bourbaki. Ce dernier, en effet, devant les défaites françaises (capitulation de Metz le 27 octobre, renforcement du siège de Paris, échec de la sortie du Bourget le 30 octobre) reçut l’ordre d'opérer un vaste mouvement stratégique vers l'est, de Bourges à l’Alsace en passant par Belfort pour couper les lignes arrières allemandes et obliger l’ennemi à dégarnir les fronts du Nord, de Paris, et de la Loire pour contrer la manœuvre. Garibaldi devait alors quitter Autun pour Dijon, évacuée par les Prussiens le 17 décembre. Mais ce ne fut que le 14 janvier que les garibaldiens arrivèrent dans cette ville. Presqu’un mois fut perdu. On attribua ce retard à la pusillanimité de Garibaldi, qui n’avait pas fait  preuve de beaucoup d’initiative. Pourtant, à sa décharge, l'utilisation rapide et efficace du chemin de fer, condition du succès de l'opération, fit défaut. 

          L’armée de l’est n'arriva pas à débloquer Belfort. Pressée par l’armée de Manteuffel qui fondait sur elle, elle ne put que “glisser” le long de la frontière helvétique et pénétrer en Suisse le 31 janvier, sous la neige, par un froid glacial. Garibaldi n’avait rien pu faire sinon sauvegarder Dijon et la porte de Bourgogne.

          Du 21 au 23 janvier 1871, Dijon fut attaquée par quatre mille Prussiens, et la bataille se déroula en une série de combats isolés, mais sanglants et acharnés. Garibaldi en sortit vainqueur, et cette victoire, “sanctifiée” par la prise du drapeau du 61ème Poméranien, sauva l'honneur d’une campagne jusque là bien terne. La proclamation aux soldats de l’armée des Vosges le 23 janvier pouvait ainsi faire de Garibaldi un héros de la République française et le champion de la république universelle.

          Pourtant, la victoire de Dijon ne put faire oublier la débâcle de Bourbaki ni la brillante manœuvre de Manteuffel. Garibaldi le regretta dans ses mémoires tout en affirmant son impuissance, mais il reste que certaines de ses initiatives furent malheureuses. Ainsi l’attaque de l'ennemi à Is-sur-Tille, au nord de Dijon, tourna à la pantalonnade. La colonne quitta Dijon musique en tête et sous les acclamations, mais revint tout aussi vite sous les quolibets de la population. Les officiers d’active méprisaient alors ouvertement ce général qui, âgé de 63 ans et perclus de rhumatismes, restait bloqué chez lui, obligé de déléguer à d’autres la responsabilité du commandement.

          Garibaldi fut ainsi l’objet d’une controverse. Les notables conservateurs cléricaux dénoncèrent ce révolutionnaire italien qu’ils considéraient comme un imposteur, se moquèrent des officiers garibaldiens, aux costumes bigarrés et fantasques, et s’effrayèrent des volontaires italiens criant :" Repoublique Ouniverselle" et saccageant les églises et les séminaires d’Autun, où ils étaient logés. Les gens du peuple et les Républicains glorifièrent au contraire le sauveur héroïque de Dijon, venu se sacrifier pour la France, et conservèrent le souvenir de garibaldiens «charmeurs» impénitents, rieurs, danseurs, chanteurs, apportant un peu de chaleur et de gaîté dans cette ville d’Autun si triste et si fermée.

          La passion s’empara des deux camps au sein d’une population qui aspirait à la paix, fut-ce au prix d'une occupation ennemie et de la cession de l'Alsace-Lorraine.

          L'armistice, signé le 27 janvier 1871, permit l’élection le 8 février d’une Assemblée Nationale réunie à Bordeaux pour institutionnaliser le nouveau régime et signer la paix. Garibaldi était élu à Paris, Dijon, Nice et Alger. Mais comme il était de nationalité italienne, son élection ne pouvait être validée. Il décida alors de remettre son mandat et se rendit à Bordeaux où il fut accueilli par les huées de la majorité monarchiste, cléricale, conservatrice et pacifiste.

          À sa sortie, le héros, calme et déterminé, rassura les gens venus l’acclamer en disant qu'il savait bien faire la différence entre la France des curés et la France républicaine, puis il partit pour Marseille où il s'embarqua pour Caprera.

          Le rêve romantique de la République Universelle s'achevait ainsi. Il ne restait plus à l'Assemblée monarchiste qu'à se débarrasser au plus vite des scories révolutionnaires en opérant le licenciement de l'armée des Vosges qui s’acheva le 10 mars sans incident majeur, peu de jours avant le début de la Commune de Paris (18 mars).

          Garibaldi refusa de participer à la Commune qu’il jugeait une affaire franco-française, comme il le télégraphia de Caprera à son fils Ricciotti. Aussi les Garibaldi restèrent sur leur réserve. Suivant l’exemple du père qui refusa le 28 mars le commandement de la Garde Nationale de Paris, Menotti  n’honora pas le mandat que les Parisiens lui avaient offert. À Lyon, Ricciotti, sollicité pour commander la garde nationale, refusa et quitta la ville le jour même du début de la commune. Pour autant, Garibaldi soutint les Communards célébrant de Caprera le 2 mai leur «sentiment de justice et de dignité humaine» (ENSG, VI-3, n° 1059, p. 92).

          Il n’empêche. L’amalgame garibaldiens-communards pouvait être désormais fait par les ennemis de Garibaldi, même si ce dernier se tint dans une prudente réserve.

          La campagne de l’armée des Vosges alimenta le mythe de Garibaldi en France et fut sans doute perçue comme un des derniers actes romantiques de la fin du siècle, associé à une charge émotive liée à la défaite. L’hommage de Victor Hugo le 8 mars 1871 à l’Assemblée Nationale sanctifia d’ailleurs la fin de la geste garibaldienne qui avait commencé trente-six ans plus tôt.

 

L’hommage de Victor Hugo à Garibaldi (8 mars 1871)

          De toutes les puissances européennes, aucune ne s’est levée pour défendre cette France qui, tant de fois, avait pris en main la cause de l’Europe..., pas un roi, pas un état, personne ! [...] un homme est intervenu, et cet homme est une puissance. [...] Il est le seul des généraux français qui ont lutté pour la France, le seul qui n'ait pas été vaincu. [...] Il y a trois semaines, vous avez refusé d'entendre Garibaldi. [...] Aujourd'hui vous refusez de m'entendre. Cela me suffit. Je donne ma démission.

 

(V. Hugo, Actes..., t. II, pp. 219-221)

 

          Ainsi, Garibaldi fut avant tout un homme d’action à la dimension européenne. En Italie, il contribua grandement, aux côtés du roi de Piémont-Sardaigne et de Cavour, à la réalisation de l’unification du pays des Alpes à la Sicile. Cette “expression géographique” comme l’appelait le chancelier Metternich, devenait enfin un pays uni, indépendant et souverain. Au Royaume-Uni, il était salué en héros. En Pologne, en Hongrie, il représentait le libérateur. En France, il incarnait la République universelle. Partout en Europe, il laissa bien peu de gens indifférents de son vivant. Mais son comportement surprit également à cause des contradictions qu’il eut du mal à surmonter. 

          Au milieu des groupes d’influence dominés par des personnalités de premier plan comme Cavour, Rattazzi, Ricasoli, ou Depretis, Garibaldi cultivait son indépendance et se prêtait peu au jeu des combinaisons politiques parlementaires, ce qui faisait de lui, aux yeux de ses contemporains, une figure inclassable. Leader sans l’être d’une gauche composite rassemblant au sein du Parti d’Action, démocrates modérés,  mazziniens extrémistes et garibaldiens fidèles au légalisme monarchiste, Garibaldi fut l’objet de critiques amères provenant de ses amis politiques, qui lui reprochèrent pêle-mêle sa rupture avec Mazzini, ses échecs de 1862 et de 1867, et son ralliement à la couronne.

          La contradiction la plus éclatante fut sans doute celle de son ralliement public à la couronne, lui le républicain, lorsqu’il adhéra à la Société Nationale de Giuseppe La Farina en 1858, en adoptant le mot d'ordre : «Italia e Vittorio Emanuele». Garibaldi n’abandonnait pas pour autant ses rêves républicains, même si ce qu’il proclama aux Italiens le 5 mai 1862 : «Italia e Vittorio Emanuele, voilà notre république, voilà le vœu des masses» (ENSG, V-2, pp. 73-74) déconcerta les esprits les plus rationnels. Après la prise de Rome le 20 septembre 1870, Garibaldi se battit pour réformer les institutions, et introduire des correctifs démocratiques dans l'État et dans l'administration. Mais il n’attaqua pas la monarchie constitutionnelle, car selon lui, tous les Italiens se retrouvaient dans ce régime plutôt que dans une République trop abstraite. Il glissa plutôt vers le socialisme, ou ce qu'il appela le radical-démocratisme, comme il le déclara à la direction du Secolo le 20 décembre 1880 : «mon républicanisme diffère de celui de Mazzini, moi je suis socialiste» (ENSG, VI-3, p. 314). S'il adhéra à la Première Internationale, fondée en 1864, désirant traduire en actes ses exigences de démocratie sociale et d'humanitarisme politique, il n'entendait pas pour autant accepter la guerre au capital et la collectivisation de la terre. À défaut d’être un socialiste scientifique, ni marxiste, ni proudhonien, Garibaldi était un socialiste sentimental (E. Tersen), investi d’un messianisme social.

          Son enthousiasme en faveur de la Première Internationale était symptomatique à cet égard.

 

Garibaldi et l’Internationale

          L’Internationale doit avoir pour base son titre qui ne doit pas faire de différence entre l’Africain et l’Américain, l’Européen et l’Asiatique, et proclamer la fraternité des hommes, à n’importe quelle nation qu’ils appartiennent. [...] Elle ne sera point la première tentative, mais pourra certainement être la continuation de l’émancipation des droits de l’humanité.

 

(cité par É. Tersen, Garibaldi, Paris, Club français du livre, 1962, p. 186)

 

          Cependant, tout en étant internationaliste, et européen, il resta également profondément niçois et italien.

          L’abandon de Nice à la France le blessa profondément. Pour le Niçois qu’il était, le traité de Turin du 24 mars 1860 qui sanctionnait la cession du duché de Savoie et du comté de Nice à la France, portait atteinte au double principe intangible de l'unité et de la nation italienne. Le 12 avril 1860, à la Chambre, Garibaldi défendit l’identité italienne de sa ville natale, condamna le plébiscite des 15 et 16 avril qu’il jugeait anticonstitutionnel, et enferma Cavour dans sa contradiction : comment le Piémontais pouvait-il prôner le principe national pour légitimer les annexions de l’Italie centrale, et le nier lorsqu’il s’agissait de céder à la France une province italienne ? Mais il échoua et Cavour l’emporta en liant le destin de l’unité nationale au sacrifice des deux provinces au-delà des Alpes. Garibaldi se trouvait à son tour piégé, et tout en regrettant jusqu’à la fin de sa vie l’abandon de sa ville natale, il finit par se ranger derrière la politique réaliste de la couronne piémontaise.

          Mais il restait Italien avant tout, attaché à la grandeur de son pays. Certes, il condamna l’impérialisme français au début des années 1880, au nom du droit des peuples, mais il ne put cacher également la vieille rancœur du Niçois et la colère de l’Italien solidaire des souffrances dont ses compatriotes émigrés étaient les victimes en France, et en l’occurrence à Marseille le 20 juin 1881. Ce jour là, une foule, accueillant des soldats revenus de Tunisie, saccagea le cercle des Italiens, tua un Italien et blessa dix-sept autres. Garibaldi n’échappa guère à l’émotion populaire anti-française qui s’en prit à l’ambassade française à Rome et aux consulats français de Turin, de Naples, de Palerme, de Bologne, de Gênes, et de Livourne. Le 22 septembre 1881, il écrivait au journal La Patria,  que «les Italiens sont disposés à ne plus tolérer des outrages», et il n’envisageait le retour de la fraternité franco-italienne que «si les Français lavaient le drapeau italien traîné dans les rues de Marseille» et déchiraient le traité du Bardo du 13 mai 1881 qui faisait de la Tunisie un protectorat français (ENSG, VI-3, p. 319).

          Le dernier acte politique de sa vie fut d’ailleurs hautement symbolique et se déroula à Palerme le 31 mars 1882, à l’occasion du sixième centenaire des Vêpres siciliennes au cours desquelles les Siciliens massacrèrent les Angevins le 31 mars 1282. Garibaldi, en dépit de rhumatismes qui le paralysaient de douleur, décida de s’y rendre. Son geste traduisait en fait la volonté de jeter l’opprobre sur cette République française pour laquelle il s’était battu mais qui, selon lui, oubliait les valeurs fondamentales des droits des peuples et devenait une menace pour ses voisins immédiats.

          Garibaldi, tout en étant profondément internationaliste, n’en restait pas moins Italien chauvin et patriote. Il ne cessa d’ailleurs de revendiquer les terres irrédentes du Trentin et de l’Istrie pour achever l’unité nationale. Son comportement excessif finit par faire de lui le symbole d’une culture nationaliste qui naîtrait à la fin du siècle, alors que ses combats politiques défendaient avec force et conviction la création d’un nouvel ordre mondial fraternel et internationaliste.

          En définitive, l'engagement politique de Garibaldi apparaissait bourré de contradictions. Républicain, il restait fidèle au légalisme monarchiste. Internationaliste, il luttait pour la défense et l’honneur d’une nation qu’il restait encore à créer et à achever. Révolutionnaire socialiste, il respectait le jeu parlementaire, seul moyen, selon lui, de réformer et de faire progresser l'humanité vers un mieux-être social.

         

          À la fin de sa vie, Garibaldi ne fut plus que l’ombre de lui-même. À Milan en novembre 1880, à l’occasion de l’inauguration d’un monument à la mémoire des morts de Mentana, et à Palerme en mars 1882, la foule le voyant pâle, perclus de rhumatismes et muet, le regardait en pleurant dans un solennel silence. La fin était proche. À Caprera, victime d’une bronchite et d’une paralysie progressive qui l’empêchait de respirer, il mourut dans son lit le 2 juin 1882 à 18h 20. Sans doute par convictions maçonniques et anticléricales, Garibaldi voulut être incinéré à Caprera, revêtu d’une chemise rouge, et demanda que ses cendres rejoignissent celles de ses enfants Rosa et Anita dans le tombeau familial.

          Il en fut tout autrement.

          Sa mort secoua l’Europe entière, et eut également des répercussions en Amérique. Une immense émotion toucha les milieux populaires et laïques, et l’on déplora peu d’incidents si ce n’est, le 4 juin, le saccage à Rome d’un petit journal satirique clérical "Il Cassandrino" qui avait publié un article très violent contre Garibaldi.

          L’émotion internationale, à Bucarest, à Varsovie, à Londres, à Washington, fut particulièrement vive à Paris. En France, l’hommage rendu au héros de Caprera entendit en effet renforcer l’amitié franco-italienne affaiblie par le traité du Bardo et les agressions des Italiens dans le Midi. Une large majorité de députés républicains vota la levée de séance de l’Assemblée nationale le 3 juin après avoir paré les attaques de la minorité cléricale. Le député de Lanessan raviva la mémoire de celui qui, durant l’année terrible 1870-1871, «ne fut pas seulement un grand patriote, un grand cœur, mais [aussi] pendant trente ans, le représentant par excellence, en Europe, de la République et de la libre pensée!». Victor Hugo, qui avait envisagé d’écrire sa biographie, accepta la présidence d’un comité constitué en l’honneur du Niçois. 

          En Italie, enfants et amis s’emparèrent de cette mort pour la magnifier. Le 7 juin, le conseil de famille refusa la crémation et choisit l’inhumation à Caprera, conformément à l’une au moins des dernières volontés. Le lendemain, en présence de vétérans garibaldiens et de représentants du Roi, Garibaldi fut enterré en toute simplicité dans le cimetière de l’île. Un rocher de plus de trois tonnes ferma sa tombe, pierre brute sur laquelle furent gravés l’étoile à cinq branches, celle des Mille, et le nom de Garibaldi. Dès lors, naissait un lieu de pèlerinage : Caprera et non Rome.

          Le gouvernement de centre gauche d’Agostino Depretis avait en effet refusé d’organiser les funérailles de Garibaldi dans la capitale italienne. Il craignait des manifestations contre la Papauté, les violences des irrédentistes qui ne laisseraient pas échapper une aussi bonne occasion de réclamer Trieste, le Trentin, Nice et la Savoie, ainsi que les attaques des républicains et des socialistes italiens contre la monarchie. Mais il était forcé de suivre l’opinion publique. Il décida alors de conjurer les dangers qu’il redoutait en prenant l’initiative de rendre un hommage solennel à Garibaldi. Et c’est ce que fit Depretis en organisant une cérémonie funèbre à Rome le 11 juin 1882, neutralisant ainsi la «société des droits de l’homme», radicale et républicaine, qui en avait lancé l’idée.

          Cette cérémonie funèbre fut grandiose mais se déroula sous haute protection. Toutes les rues qui débouchaient sur le Corso étaient garnies de carabiniers dont le plumet rouge et bleu dominait la foule. Et pourtant, par deux fois, la panique s’empara des spectateurs qui crurent que des cléricaux lançaient des bombes ou que la troupe chargeait. Une dizaine de gens furent plus ou moins grièvement blessés.                 

          Malgré cela, ce fut un véritable triomphe à l’antique. Des musiciens aux couleurs de Garibaldi, de l’Italie et du Roi, vert, blanc, rouge, et bleu, et 187 bannières de sociétés aussi diverses que celles des cochers, des garçons de café, des libres-penseurs, des francs-maçons, précédaient le buste géant de Garibaldi, couronné par une immense Victoire en plâtre qui, mal arrimée, semblait danser sur le crâne du héros, posé sur un char tiré par huit chevaux blancs. Le drapeau français suivi des représentants des conseils municipaux de Paris, de Lyon et de Nîmes (ceux de Marseille n’arrivèrent que le surlendemain), du conseil général de la Seine, et de la presse française, une quarantaine de vieilles femmes en noir, des bannières et une autre musique fermaient la marche. Le cortège mit trois heures pour aller de la place du Peuple au Capitole, empruntant la voie sacrée du Forum antique et passant sous l’arc de triomphe de Septime Sévère. Au Capitole, le buste de Garibaldi fut déposé dans la grande salle du palais municipal et au pied de la statue équestre de Marc-Aurèle, les orateurs se succédèrent et les représentants français prononcèrent des discours qui furent chaleureusement acclamés. La cloche capitoline et l’hymne de Garibaldi clôturèrent cette cérémonie qui faisait du héros national un nouveau dieu.

 

          Monstre sacré de son vivant, Garibaldi ne s’appartenait plus, comme si l’homme s’effaçait peu à peu devant le symbole qu’il représentait. Il fit ainsi l’objet de récupérations de toutes sortes, aussi bien de la part de ses adversaires, que de la part de ses partisans. À la fin de sa vie et après sa mort, il devint un objet de mémoire en Europe au service d’intérêts qui surent utiliser de façon attractive ou répulsive la charge émotive que son image dégageait.

 

GARIBALDI, OBJET DE MÉMOIRE EN EUROPE

 

          Les contradictions politiques et la personnalité même de Garibaldi suscitèrent très souvent des reproches, des critiques, voire des anathèmes que de nombreux ennemis, provenant de tous les horizons, lancèrent contre lui. Ces attaques cherchèrent à détruire l’image du mythe universel qu’il incarnait. Pour ses adversaires, n’était-il pas un grand enfant manipulé ou un sot dangereux, un Satan réincarné, un antéchrist agent cosmopolite, ou encore un histrion et un imposteur militaire, et parfois tout cela à la fois ? 

          En France, en particulier, à côté des attaques des cléricaux, certains libéraux bourgeois non démocrates comme Maxime Du Camp (M. Agulhon) ne purent s’empêcher de dénoncer les dérives dangereuses de celui qu’ils avaient porté au pinacle en 1860. Présent en Sicile lors de l’expédition des Mille, Du Camp n’hésita pas à comparer Garibaldi à Jeanne d’Arc, glorifiant sa nature simple  «au beau sens de ce mot». Mais après l’Aspromonte, il fit de cette nature simple un nigaud en politique dont les maladresses provoquaient des rires de mépris dans les sphères du pouvoir. Lorsqu’en mai 1867, par exemple, Garibaldi envoya aux ambassadeurs du Royaume-Uni, de la Prusse et de la Russie, une note circulaire dans laquelle il se présentait comme le seul pouvoir légitime de Rome... depuis que la Constituante romaine de 1849 l’avait nommé gouverneur de la ville éternelle, le cercle fermé des diplomates en fit des gorges chaudes. Et c’est bien l’image d’un Garibaldi niais, nigaud et sot qui finit par l’emporter chez ses contempteurs.

          Pour ces derniers, la sottise de Garibaldi venait de sa candeur, de sa naïveté, de son sens théâtral, de son manque de discernement, et surtout de sa capacité à se faire manipuler par son entourage. Victor-Emmanuel II lui-même, faisant preuve d’ingratitude dans une lettre adressée à Cavour le 22 novembre 1860, dénigrait le héros qui lui avait offert un royaume, et mettait en doute ses qualités militaires et son honnêteté, victime des canailles qui l’entouraient et dont il suivait "les mauvais conseils". Pour le diplomate français Henri d’Ideville, l’un des témoins de l’époque les mieux introduits, Garibaldi n’était, en 1861, qu’un «pauvre niais intrépide, désintéressé, il est vrai, mais dont l'orgueil sans limite a détruit la raison et le sens, [...] un instrument entre les mains de Mazzini, personnifiant le parti révolutionnaire». Lord Granville en 1864 dans une lettre adressée à la reine Victoria, reconnaissait à Garibaldi des qualités guerrières et des mœurs simples mais notait : «C’est un sot, mais sa naïveté peut aussi, dans son cas, être considérée comme une absence de duplicité diplomatique » (cité par Max Gallo, op. cit., p. 330).

          Ce jugement prononcé par des conservateurs et des libéraux français, italiens, britanniques,  rejoignait celui des révolutionnaires d’extrême-gauche, à la nuance près que Garibaldi devint l’instrument de la révolution pour les premiers, et  l’instrument de la réaction pour les seconds.

          Mazzini, en juillet 1867, désavouant l’expédition contre Rome qui ne se faisait pas au nom de la République, considéra Garibaldi comme «une sorte de niais politique à la merci de toutes les influences et avec lequel il [était] indispensable de prendre ses sûretés» (dép. n° 89 du baron de Malaret, min. de France à Florence, au min. des Aff. Étr., Florence le 29 juillet 1867, AAE, CP, It. n° 18, f° 341).

          Auguste Blanqui, quant à lui, jugeait Garibaldi comme un grand enfant,  responsable «du fiasco complet et de la déconfiture ridicule du Congrès de la Paix» qui se tint à Genève du 9 au 12 septembre 1867.

          Blanqui reprenait ainsi à son compte l’image du Garibaldi bouffon, candide et ingénu, confondant l’action révolutionnaire et la représentation théâtrale, mais se montra moins sévère que Proudhon.

          Celui-ci, tout en admirant le patriote et le soldat, accusa Garibaldi de n’être qu’un conspirateur à la solde d’une faction monarchiste, un révolutionnaire idéaliste impuissant, beau parleur mais médiocre faiseur, qui œuvrait en faveur de la naissance d’une nouvelle puissance méditerranéenne rivale un jour de la France et de l’Autriche. Ses actions allaient à l’encontre du but poursuivi. Au lieu d’affaiblir ses adversaires, il leur donnait au contraire les moyens de se renforcer et de s’unir face au danger révolutionnaire. Ainsi, pour Proudhon, Garibaldi devenait l’auxiliaire inconscient de la réaction.

          Au fond, les non-cléricaux reprochaient à Garibaldi sa façon d’être imbu d’une sorte de sentimentalisme politique qui se conciliait mal avec le côté pratique des affaires. Les cléricaux, quant à eux, le jugeaient plus durement.

          Le Vatican dénonça les tares de ce révolutionnaire qui se présentait comme le nouveau messie, concurrent direct de l’Église pour contrôler les populations superstitieuses et arriérées du Mezzogiorno. Pie IX voyait également en lui l’instrument maçonnique de la laïcisation politique et sociale du pays, ainsi que le chef de bandes révolutionnaires, auxiliaire du “vol” du patrimoine de Saint Pierre par les Italiens et dont il était le dépositaire et le garant. Aussi, n’hésita-t-il pas à excommunier ce Satan réincarné ou cet Antéchrist franc-maçon.

          La position intransigeante du Pape, dont l’infaillibilité fut proclamée en 1870 au concile Vatican I, conforta les milieux cléricaux dans leur rejet de Garibaldi. Mais ce fut certainement en France que les réactions furent les plus dures.

          Après Mentana, les catholiques et le clergé français virent en Garibaldi un révolutionnaire satanique, et un condottiere endurci et cruel qui déjà en 1849 s’était battu contre la France à Rome. Ils dénigrèrent alors son engagement en faveur de la République française en 1870-1871 et firent plutôt de lui un agent de la franc-maçonnerie cosmopolite à la solde de la Prusse impie et protestante, un traître qui avait refusé la nationalité française alors qu’il était Niçois, un instrument du désordre, un mauvais chef de guerre aux résultats militaires médiocres, et pour finir, un défenseur de la République Universelle et non  de la France.        

          Toute une littérature cléricale et réactionnaire broda dès 1871 sur les pillages des garibaldiens dans les bâtiments religieux de la ville conservatrice et catholique d’Autun (R. Middleton, Garibaldi. Ses opérations à l’Armée des Vosges, Paris, 1871). En 1888, Garibaldi était présenté par Georges Theyras, ancien combattant, historien militaire, conservateur catholique autunois et notable respecté de la ville, comme «l'aventurier italien [qui] traîne après lui dans ses expéditions tous ces déclassés cosmopolites», à la fois soldats d’opérette et brigands patentés  (Garibaldi en France, Autun, 1888, p. 63).

          Cette double image d'armée d'opérette et de brigands tranchait singulièrement avec celle de l'armée «française» dénuée de tout et à l'aspect misérable, mais dont la «tenue digne, le dévouement, la bonne éducation de leurs chefs, contrastent en général avec l'ignominie garibaldienne». Pour Theyras, l'inversion des valeurs était totale : gloire et sollicitude aux imposteurs cosmopolites, mépris et indifférence à l'égard des Français, les vrais défenseurs de la patrie.

          Les mots que Theyras utilisa pour décrire les garibaldiens de l’armée des Vosges ressemblèrent à ceux que les auteurs de droite employèrent pour dénoncer les soldats de l’armée de la Commune. Aussi, dans l’opinion bien-pensante de l’époque, l’amalgame fut-il facile et rapide entre garibaldiens et Communards, en dépit de la prudente réserve de Garibaldi face aux événements de Paris. Dans la mentalité catholique d’alors, peu importait au fond que cela fût vrai. Ces images négatives du héros reproduisaient les stéréotypes du soldat italien, forgés sans doute au moment des guerres italiennes de la fin du XVe siècle, bravache, fanfaron, mais cruel et sans foi ni loi, condottiere apatride ou mercenaire dans l’âme. La droite cléricale française n’expliquait pas autrement l’intervention de Garibaldi en faveur d’une France contre laquelle il s’était battu en 1849 et en 1867, et qu’il dénigrait encore en mars 1882 lors de l’anniversaire des Vêpres siciliennes. Lorsque le 3 juin 1882, l’Assemblée nationale vota à une large majorité une suspension de séance en hommage à Garibaldi décédé la veille, il y eut des députés cléricaux pour voter contre et mettre encore en avant ces arguments, faisant de lui l’ennemi de la France et du souverain pontife.

          Cet antigaribaldisme français, George Theyras le définit en 1888, en combinant, comme le dit très justement M. Agulhon, «les analyses d’histoire militaire avec des préventions d’ordre social, religieux et chauvin tout à fait passionnées» («Le mythe de Garibaldi en France de 1882 à nos jours», Histoire vagabonde, Paris, Gallimard, 1988, t. II, p. 104). 

L’antigaribaldisme en France

 

          «Garibaldi pouvait se glorifier d’avoir transformé une ville honnête [Autun] en un bagne où les forçats [les volontaires garibaldiens] étaient les maîtres. [...] Retiré dans ses appartements, enfoui sous des couvertures [...], il languissait tout le jour, oisif, indolent, l’intelligence obscurcie, presque éteinte, et ne sortait de sa stupeur, ne retrouvait une étincelle de vie, que pour applaudir à ces abominateurs, pour vomir une insulte nouvelle contre la religion et les meilleurs citoyens. [... Il] n’a jamais cessé d’être l’ennemi acharné de notre pays, il est venu pour organiser l’armée du désordre, enrôler les coquins, les conduire au pillage, au sac de la France, et compléter l’œuvre de l’Allemagne ; soit qu’une convention expresse le liât à M. de Bismarck, soit plutôt qu’il se contentât d’agir pour le compte de l’Internationale et de la franc-maçonnerie cosmopolite, qui depuis Frédéric le Grand reçoit son mot d’ordre de Berlin. Révolutionnaire dont l’orgueil insensé côtoyait la folie - sectaire sans patrie, [insulteur même de ses concitoyens - complaisant pour] le piétiste Guillaume, auxiliaire de Bismarck, homme de Cavour, pensionné de Victor-Emmanuel, il n’a eu de la démocratie que le masque».

(G. Theyras, op. cit., p. 95 et p. 673)

 

          Cependant, pour ses adversaires, Garibaldi n’était pas seulement un suppôt de Satan, un agent cosmopolite ou un sot dangereux, il était également un histrion, ou si l’on veut, un cabotin, un mauvais comédien, et un imposteur militaire. 

          Des officiers italiens, sans pour autant nier ses incontestables qualités militaires, se montrèrent ainsi très critiques sur son comportement qui ne respectait ni les usages ni l’humilité qui convenait à un véritable chef.

          Parmi eux, le général Cialdini, héros militaire de la droite piémontaise et futur vainqueur de l’Aspromonte, se brouilla avec lui en avril 1861. Il n’accepta pas en effet que Garibaldi accuse le roi, Cavour et le ministre de la Guerre Fanti de vouloir fomenter une guerre civile en persécutant ouvertement les soldats de son armée méridionale qui avait vaincu le roi des Deux-Siciles sur le Volturno. Dans une lettre datée du 21 avril 1861, publiée dans le journal La Gazette de Turin, le général Cialdini lui écrivit : «Vous n’êtes pas l’homme que je croyais, vous n’êtes pas le Garibaldi que j’aimais». S’engageant à combattre à outrance la tyrannie du parti rouge, il lui reprochait son costume étrange qui ne respectait pas les usages du Parlement, sa façon de se croire au dessus du gouvernement, du Parlement et des lois, et de se mettre au niveau du roi lui-même. Mais surtout, il condamnait sa suffisance militaire. «Vous étiez dans une très mauvaise disposition sur le Volturno, quand nous sommes arrivés. Ce n’est pas vous qui avez pris Capoue, Gaëte, Messine et Civitella ; ce n’est pas vous, c’est nous qui avons combattu, dispersé, fait prisonnier 56 000 soldats bourboniens. Il est donc inexact de dire que les Deux Siciles ont été entièrement délivrées par vos armes». Ces propos, qui certes trahissaient beaucoup de jalousie, exprimaient également un fond de vérité et un malaise qui touchaient le corps des officiers italiens.

          Dès que les conditions s’y prêtèrent, comme en juillet 1862, lorsque Garibaldi fut abandonné par le roi, par le gouvernement et par la majorité du Parlement, certains officiers exprimèrent à haute voix, mais sous couvert de l’anonymat, leur ressentiment à son égard. Ils se lassaient de l’entendre rappeler en permanence ses exploits de Sicile et critiquaient sa façon de se comporter toujours en guérillero et en chef de bandes iconoclaste. De là à le considérer comme un imposteur militaire, il n’y avait qu’un pas que certains franchirent rapidement.

 

Garibaldi imposteur militaire

          «Les généraux de l’armée et beaucoup d’officiers commencent à se fatiguer d’entendre toujours Garibaldi parler de Lui (sic) et de ses volontaires (sic), de ses succès dans la campagne d’Italie et du débarquement des Mille (sic). Un des généraux les plus considérés à Turin me disait à ce propos : “On cite souvent les prodiges de valeurs des volontaires à Côme, à Varese etc. Savez-vous combien Garibaldi a perdu d’hommes dans ces fameux combats ?... Trois !!! Nous savons ces choses-là, ajoutait-il, et nous ne voulons pas de volontaires. Il faut à ces messieurs des costumes de fantaisie, le vagabondage et pas de discipline ; s’ils veulent servir, qu’ils s’engagent dans les régiments, mais qu’on cesse de nous parler d’eux”. Telles sont les idées, monsieur le ministre, qui sont partagées par beaucoup d’officiers».

 

 (dép. n° 64 du Comte de Massignac, chargé d’aff., au min. des Aff. Étr., Turin le 15 juillet 1862, AAE, CP, It. n° 4, f°° 330-332)

 

          Ce mépris affiché pour le soldat révolutionnaire fut partagé aussi bien  par les officiers italiens que par les officiers français qui le combattirent en 1849 et en 1867, et qui, malgré eux, servirent sous ses ordres en 1870-1871. Ces derniers mirent souvent en avant son caractère italien et témoignèrent ainsi du fort courant xénophobe qui les animait.

          Après 1871, la figure militaire de Garibaldi fut ainsi durement attaquée en France. Les antirépublicains l’accusèrent d’être à la fois un bouffon et un traître révolutionnaire.

          Lors de la séance du 8 mars 1871, au cours de laquelle Victor Hugo démissionna de sa charge de député après avoir fait l’apologie de Garibaldi, le vicomte de Lorgeril traduisit l’état d’esprit de la majorité conservatrice et cléricale à l’égard du général, en faisant de lui un histrion, et un imposteur militaire : «Ce sont des réclames qui ont été faites ; il n’a pas combattu. [...] Il a fait semblant. [...] C’est un comparse de mélodrame. Il n’a pas vaincu parce qu’il ne s’est pas battu» (V. Hugo, Actes..., op. cit., II, pp. 219-220). Et le rapport de la commission d’enquête parlementaire sur Garibaldi et la Campagne de l’Est le présenta comme un général politique et un traître  révolutionnaire.

          Au début du XXe siècle, les jugements passionnés portés sur les qualités militaires de Garibaldi laissèrent cependant la place à des analyses qui se voulaient lucides, didactiques et rationnelles. Dans les milieux militaires autorisés, Garibaldi devenait un sujet d’étude et un exemple à ne pas suivre. C’est ainsi que le futur maréchal Foch, à l’occasion d’une conférence qu’il donna à l’École supérieure de guerre et qu’il publia en 1903 (Des principes de la guerre, Paris, Imprimerie nationale édition, 1996, pp. 243-244), démontra que la victoire de Dijon, tant glorifiée par les amis de Garibaldi, n’en était pas une. Le général de l’armée des Vosges serait tombé en fait dans le piège que le général de Manteuffel lui aurait tendu. Il laissa en effet immobiliser ses 20 à 30 000 hommes par une seule brigade prussienne d’à peine 4 000 hommes, au lieu de laisser en couverture une division, ce qui aurait été suffisant, et de se porter au secours de Bourbaki, comme il en avait reçu l’ordre. Foch rendait alors l’orgueil de Garibaldi responsable du désastre de l’armée de l’Est, et fit de lui le modèle d’indiscipline et d’oubli du devoir militaire.

          Un antigaribaldisme naissait dont le berceau se trouvait certainement en France. Là, l’image d’un Garibaldi anti-héros se façonna peu à peu. Considéré comme un fier-à-bras en 1849, au siège de Rome, on le jugea, en 1859-1860, capricieux, ingénu, irréfléchi et imprévisible, animé d’une nature simple à la Jeanne d’Arc, mais aussi héros valeureux et vigoureux. Après 1862, sa simplicité se mua en sottise, à Mentana, sa sottise se transforma en caractère révolutionnaire endurci et cruel, et à partir de 1870-1871, il devint le symbole de la République que l’on traita de gueuse. Le monde réactionnaire et clérical, anti-communard, anti-républicain et anti-socialiste, finit alors par faire de Garibaldi un monument à outrager, à dénigrer, voire à abattre.

          Du côté républicain, en revanche, Garibaldi devint le héros par excellence.

          En France, de 1882 à 1914, les thuriféraires de Garibaldi profitèrent des nombreuses cérémonies officielles, dont celles de Nice, Dijon et Paris, pour glorifier tout à la fois le héros universel de la République, de la liberté, et de la démocratie, l’héritier des Lumières et de la Révolution, l’ami de la France et le champion de l’Union latine contre le danger germanique, le héros généreux libre-penseur et désintéressé, fidèle à sa ville natale et à sa famille. Le plus excessif d’entre eux fut sans doute son chef d’état-major de l’armée des Vosges, Philippe Bourdon, un Avignonnais fantasque qui italianisa son nom en Bordone, et qui prit le prénom de son héros Joseph pour le suivre en Italie en 1860. Le désormais Joseph Bordone passa sa vie à défendre l’honneur de son Général et tenta même maladroitement de faire de lui, en 1881, le thème d’un drame militaire et historique glorifiant la République et la démocratie, Garibaldi, drame militaire et historique en cinq actes et sept tableaux (Paris, 1881, VII-186 p., préface p. V-VI). La pièce connut un échec retentissant.

          Dix ans plus tard, les Niçois, fiers de leur héros et certainement jaloux du patrimoine identitaire qu’il représente encore de nos jours, comme l’exprime avec amour Max Gallo, furent les premiers en France à inaugurer un monument en l’honneur de l’enfant du pays le 4 octobre 1891 sur la place qui portait son nom.

          Sur une large base de pierre posée sur un socle parallélépipédique imposant, avec à l’avant et à l’arrière des allégories symbolisant l’amitié franco-italienne et la Paix, encadré par deux lions, sa statue s’élève tête nue, l’air résolu, appuyé sur un sabre et portant la grande cape à l’épaule. Cette place avec son monument intégra le héros niçois dans la morphologie urbaine de sa ville natale, et devint un lieu festif où l’on commémora sa naissance en 1907 et en 1957, ainsi que  sa mort en 1932 et en 1982.

          Nice fut cependant une exception. L’érection de monuments en l’honneur de Garibaldi à Dijon et à Paris fut en effet plus tardive à cause des résistances cléricales et conservatrices. La chute en Italie du francophobe Crispi en 1896, la victoire en France d’une majorité nettement de gauche en 1899, et l’arrivée au pouvoir à Rome du francophile Giovanni Giolitti qui “détacha” son pays de la Triplice au début du XXe siècle, débloquèrent la situation.

          À Dijon, la statue, inaugurée sur la place de la République les 25-26 mars 1900, était d’un grand classicisme. Le héros tête nue, la grande cape pendant des épaules, la main gauche au pommeau du sabre au fourreau et la main droite esquissant un geste apaisant, dominait une seule inscription : «Dijon à Garibaldi». 

          À Paris, square Cambronne, dans le XVe arrondissement, on fêta le 13 juillet 1907 le centenaire de la naissance du héros italien, au milieu des drapeaux, des chants et des chemises rouges de vétérans garibaldiens. Le Général était en marbre blanc, debout, au côté d’un rocher et d’un arbre (Caprera ?), un pas en avant, portant poncho et foulard, sa toque sur la tête, l’épée au fourreau dans la main gauche, le poing droit fermé, l’air grave et âgé. Au dessous de l’inscription «Garibaldi 1807-1882», les médaillons de ses deux petits-fils morts pour la France en 1914-1915, Bruno et Constant, furent rajoutés après la Grande Guerre. Près de trois cents garibaldiens venus à Paris pour l’occasion, donnèrent à cause de leur chemise rouge «une note extrêmement pittoresque» aux boulevards qu’ils fréquentèrent ainsi qu’à la revue de Longchamp, à laquelle ils assistèrent le 14 juillet en compagnie des membres de la Ligue franco-italienne. L’occasion était belle de célébrer l’amitié franco-italienne retrouvée.

          En Italie, Garibaldi fit l’objet d’un véritable culte.

          En 1895, sur la colline du Janicule à Rome, le gouvernement de Crispi qui avait engagé l’Italie dans une politique nationaliste et impérialiste hostile à l’Église et à la France, inaugura une statue équestre de Garibaldi et glorifia à cette occasion le héros du Risorgimento anti-français et anticlérical. Le lieu s’y prêtait. Cette colline rappelait les combats qui avaient opposé en 1849 les Garibaldiens aux troupes françaises du général Oudinot, et elle permettait au héros anticlérical de dominer de sa hauteur le Vatican, véritable défi de l’Italie laïque au Pape. Ce dernier tenta d’ailleurs, à la suite des accords du Latran de 1929 qui réglaient définitivement le conflit entre l’État italien et l’Église, d’obtenir de Mussolini la démolition de la statue, ce que le Duce refusa énergiquement.

          La mémoire de Garibaldi restait ainsi très vivante. Des milliers de maisons portent d’ailleurs une plaque rappelant que «le Général logea ici».

 

Plaque en l’honneur de Garibaldi

sur une maison de Reggio nell’Emilia (trad.)

comme il en existe des milliers dans les villes italiennes

 

En souvenir

Au cours de l’année 1859

le 18 août logea ici

Garibaldi

La Société des Vétérans

des batailles de la Patrie

qui se dévoue

à la grande cause humanitaire

posa ce marbre

le 2 juin 1889

septième anniversaire de la mort

du héros

 

          La moindre localité italienne a au moins une rue ou une place Garibaldi. C’était bien l’âge d’or des célébrations de la mémoire de Garibaldi. Les Polonais eux-mêmes associèrent en 1912-1913 la figure du héros au cinquantenaire de leur soulèvement de janvier 1863 contre les Russes.

          Cette mémoire européenne, les héritiers de Garibaldi durent la perpétuer.

          Les deux fils, Menotti et Ricciotti, et les six petits-fils, Giuseppe dit Peppino, Ricciotti, Bruno, Constant, Sante et Ezio, s’emparèrent du garibaldisme, et devinrent les épigones de l’ancêtre mythique, gardiens de sa mémoire.

          Ils organisèrent des expéditions, Ricciotti père en Grèce en 1897 et dans les Balkans en 1911-1912 contre les Turcs, Peppino en Grèce, dans le Transvaal en Afrique du Sud aux côtés des Boers insurgés contre les Britanniques, ou encore au Mexique contre le dictateur Porfirio Diaz et au Venezuela. Ils soutinrent Francesco Crispi, le Sicilien ancien Chemise rouge qui devint président du conseil  de 1887 à 1891 et de 1893 à 1896 et qui marqua l’histoire italienne de son empreinte autoritaire, gallophobe et impérialiste. 

          Mais ce fut en France, en 1914-1915, qu’ils retrouvèrent les traces du héros.

          En août 1914, l'Italie choisit la neutralité et n’honora pas l’alliance qu’elle avait signée en mai 1882 avec l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie (la Triplice). En novembre, Ricciotti, Peppino et ses cinq frères, à la tête d’une légion garibaldienne, en profitèrent pour rejoindre la France et se battre en Argonne contre les Allemands jusqu’en mars 1915. Mais ils perdirent deux des leurs : Bruno le 26 décembre 1914 et Constant le 5 janvier 1915.

          Alors, de part et d’autre des Alpes, journaux populaires, responsables politiques, et cérémonies funèbres firent d’eux les héritiers du Garibaldi de l’armée des Vosges de 1870-1871 et l’avant-garde d’une nation latine redevenue alliée de la France contre la barbarie germanique.

          Le 14 janvier 1915, lors de l’allocution d’ouverture du président de la chambre des députés, Paul Deschanel, du groupe des Républicains de gauche, l’union sacrée se fit sur le nom de Garibaldi, et la Chambre ordonna à l’unanimité l’affichage des paroles qu’elle venait d'entendre.

          Dans Le Miroir du 24 janvier 1915, la photo de Garibaldi en chemise rouge côtoya celle de ses six petits-fils. Dans L’Illustration du 13 février 1915, Ricciotti, avec des béquilles à cause d’une blessure reçue à Dijon en 1871, passait en revue les sociétés de préparation militaire sur les Champs-Élysées. Dans l’inconscient collectif, il prenait les attitudes du blessé de l’Aspromonte, son père. Les clivages de la fin du XIXe siècle étaient oubliés. Restait l’image du Garibaldi martyr de la République, héros généreux d’une cause universelle, «un de ces magiciens qui donnent le mot d’ordre aux peuples comme aux prétendus souverains», comme le dit Clemenceau le 21 février 1915.

          En Italie, la mort de Bruno permit de rapprocher la France et l’Italie. L’annonce de sa mort rassembla à Rome le 3 janvier 1915 dix mille personnes sur le Janicule, au pied de la statue de Garibaldi. L’ambassadeur de France à Rome, Barrère, et l’attaché militaire français assistèrent à son enterrement. La foule était en deuil, deux cents drapeaux rouges flottaient au vent. Le cortège mit quatre heures pour aller de la gare au cimetière, aux sons de l’hymne royal, de l’hymne de Garibaldi et de la Marseillaise. Et l’on cria : “Vive Garibaldi! Vive la France! À bas l’Autriche! À bas l’Allemagne! Guerre! Guerre!”. La France et l’Italie se retrouvaient sur le nom de Garibaldi. Pourtant, si les Garibaldi firent preuve de courage et de sacrifice, ils n’eurent jamais l’aura du héros familial.

          Avec l’avènement du fascisme cependant, la mémoire de Garibaldi se trouva pris entre idéalisme démocratique et idéologie totalisante, et le temps de la passion ambiguë commença.

          Après la guerre, le Duce Benito Mussolini récupéra le mythe garibaldien. Le 20 septembre 1922, à un peu plus d'un mois de la Marche sur Rome (28-30 octobre), il rappela à Udine que Garibaldi avait donné à ses Chemises rouges le dilemme tragique o Roma o morte. En juin 1923 à Caprera, en présence de Ricciotti, il affirma qu’«entre la tradition garibaldienne, orgueil et gloire de l'Italie, et l'action des Chemises noires, non seulement il n'y a pas d'antithèse, mais il y a continuité historique et idéale». Il voyait en Garibaldi un duce trionfatore, l’incarnation du surhomme italien, rédempteur et défenseur de l'Italie impériale et conquérante, l’exaltation de l’héroïsme, du goût théâtral, et du volontarisme politique, au fond ce qu’il rêvait d’être.

          Ezio Garibaldi, l’un des petits-fils du héros, qui, en 1914, lui avait porté, alors qu’il était encore socialiste révolutionnaire, un chèque de cent mille lires pour l’aider à créer son journal interventionniste Il Popolo d'Italia, dont le titre était celui d’un journal fondé par son grand-père à Naples, adhéra résolument au régime fin 1924, et fut la caution qui lui manquait. Directeur de l'hebdomadaire puis du mensuel Camicia Rossa, “Chemise Rouge”, Ezio exigea le remplacement de tous les vieux préfets de carrière par des préfets fascistes, demanda l'italianisation du haut Adige et la fascistisation de la presse, fit de l'Italie impériale, dans son livre Fascismo garibaldino (1928), le rempart de la latinité contre le danger germanique et la barbarie slave, lança de violentes diatribes anticléricales contre le Vatican en 1930, au cours d'un discours à la Chambre au sujet des accords du Latran, pour défendre l'organisation et l'éducation de la jeunesse. Il mettait ainsi avec habileté les idées traditionnelles de la pensée républicaine et garibaldienne au service du fascisme.          

          Le régime pouvait alors apparaître comme le digne héritier du garibaldisme pour achever le processus du Risorgimento, en assumer pleinement les obligations morales vis-à-vis de sa mission de régénération de l'Italie, et réaliser les revendications romantiques de l'exaltation du patriotisme et du sentimentalisme social-collaborationniste.

          Dans l’entre-deux-guerres, les cérémonies officielles de 1932 pour le cinquantenaire de la mort de Garibaldi et celles de 1934 en l’honneur des Garibaldiens de l’Argonne mirent davantage l’accent sur son image de duce triomphateur et de champion des causes nationales, voire nationalistes, en échappant à la gauche républicaine et démocratique.

          Un sentiment d’ambiguïté se répandit alors d’autant plus fort que même en Pologne, le général dictateur Pilsudski commémora en 1932 l’ami de la résistance polonaise de 1863 et le phare de la liberté anticommuniste dans ce pays qui venait de renaître en 1919 et qui était menacé par des voisins soviétiques dangereux.            

          En Italie, la même année, Mussolini en profita pour fêter les dix ans de sa prise du pouvoir. En décidant de transférer les cendres d’Anita aux côtés de son mari sur la colline du Janicule, il utilisait également à son profit l’image du Garibaldi anticlérical pour s’imposer à une Église qui contestait alors son autorité sur l’enseignement de la jeunesse. Il y eut ainsi une fête laïque extraordinaire en présence du couple souverain au cours de laquelle les bannières et les chemises, rouges et noires, se mélangèrent.

          Les fascistes firent également éditer les écrits de Garibaldi, entre 1934 et 1937, mais en prenant soin d’expurger tout ce qui pouvait alimenter l'antifascisme comme son laïcisme démocratique, maçonnique et anticlérical. Ils organisèrent par ailleurs de grandes manifestations populaires de glorification nationale, comme la fête des Grandi Liguri de septembre à octobre 1938, où des conférences consacrées à Garibaldi mirent l’accent sur le lien étroit unissant le héros et le régime.

          En France cependant, la célébration de Garibaldi en 1932 et celle des Garibaldiens en 1934 aboutirent à un chassé-croisé politique entre la gauche et la droite.

          La gauche éprouvait désormais de la gêne à l’égard de ce héros niçois récupéré par les fascistes, tandis que la droite italophile et de penchant autoritaire se servait de lui pour rapprocher la République française et l’Italie mussolinienne. L’évolution fut perceptible à l’occasion de la cérémonie officielle de juin 1932 à Nice. Dans le discours que le député niçois Humbert Ricolfi prononça à cette occasion, Garibaldi restait l’artisan de la République universelle et l’apôtre de la paix mais ne devenait pas le héros antifasciste. Deux ans plus tard, la droite française qui dirigea le pays de 1934 à 1936, profita des fêtes franco-italiennes de 1934, dont Doumergue et Mussolini co-présidèrent le comité d’honneur, pour assimiler habilement le souvenir de Garibaldi à celui des Garibaldiens d’Argonne. En inaugurant un monument à la mémoire de ces derniers dans le cimetière du Père-Lachaise, elle enlevait ainsi à la gauche un héros de référence.

          Le clivage droite-gauche semblait tranché. Pas pour tout le monde cependant. De façon iconoclaste, dans La France et son armée (1938), Charles de Gaulle mit en effet sur le même plan le général catholique des zouaves pontificaux, Athanase Charette de la Contrie et le général anticlérical de l’armée des Vosges, Giuseppe Garibaldi, tous deux «généraux de fortune» ayant fait preuve d’«heureuses qualités».

          La communauté italienne immigrée en France ne comprenait plus alors quel personnage elle célébrait. Était-il le Garibaldi héros et martyr de la République rouge et anticléricale ou bien le Garibaldi mussolinien ? François Cavanna, dans son livre autobiographique Les Ritals publié en 1978, témoigne ainsi de cette ambiguïté.

          Mais au-delà, dans ce milieu d’immigrés italiens originaires de la région de Plaisance, rudes travailleurs et catholiques, vivant dans la banlieue pauvre de Paris des années 1930, l’auteur se souvient de l’importance de la Lyre garibaldienne nogentaise dont son père, ouvrier maçon, était le porte-drapeau. Cette association entretenait la mémoire italienne grâce à la survivance du mythe garibaldien. Mais elle permettait également à ces Italiens d’honorer l’histoire nationale de la France, leur pays d’accueil, en défilant le 14 juillet et le 11 novembre. La mémoire de Garibaldi restait ainsi au carrefour des deux cultures latines.

          À la fin des années trente, en compétition avec les antifascistes qui s’emparaient à leur tour du mythe garibaldien, le fascisme dut réaffirmer et approfondir le lien indissoluble entre le garibaldisme et le régime, jusqu'à assimiler Mussolini à Garibaldi. Aldo Valori en 1941 dans la collection "I grandi italiani", écrivit alors une biographie de Garibaldi, dans laquelle il montra à quel point les deux hommes étaient proches.

          Mais, après la chute de Mussolini le 25 juillet 1943, le mythe garibaldien échappa aux fascistes au profit des antifascistes sociaux-démocrates, socialistes et communistes qui avaient commencé à le récupérer à partir de 1936, profitant de l’avènement des fronts populaires en Espagne et en France, de la guerre d'Espagne et de l’impopulaire rapprochement germano-italien.  

          Sante Garibaldi, à l’inverse d’Ezio, choisit l’action antifasciste. En France, dans les années trente, il regroupa les garibaldiens antifascistes hors des associations garibaldiennes, toutes noyautées par les agents fascistes et contrôlées par l’ambassade italienne. Il les rapprocha des communistes, et les organisa en 1939 en une légion garibaldienne (mort-née) pour combattre aux côtés de la France, comme en 1914, espérant la neutralité de l’Italie.

          De son côté, Carlo Rosselli, fondateur du mouvement Justice et Liberté, lançait le mot d’ordre «Aujourd’hui en Espagne, demain en Italie» aux légionnaires garibaldiens qui partirent en Espagne combattre les Chemises noires envoyées par Mussolini aux côtés des nationalistes franquistes.

          Le parti communiste Italien, quant à lui, laissa tomber la formule de social-fascisme au milieu des années trente, et engagea une politique d'alliance avec les socialistes et les autres forces démocratiques. Alors que jusque là, attaché à la logique de révolution prolétarienne, il ne voyait dans Garibaldi que l'instrument d'une petite bourgeoisie inculte, chômeuse et rhétorique, il se fit l’héritier de l’œuvre du héros, espérant de la sorte enlever au fascisme le monopole du garibaldisme, ce qu’il réalisa à partir de 1943.

          Le 3 septembre 1943, Victor-Emmanuel III signa l’armistice avec les Alliés, alors que le 8 les Allemands occupaient le nord et le centre de l’Italie, et que Mussolini, libéré le 12 par des parachutistes allemands, fondait à Salò une République Sociale Italienne inféodée au Reich nazi. Dans cette guerre civile et de libération nationale qui dura de 1943 à 1945, les thèmes maintes fois développés par le héros resurgirent : guérilla menée par des volontaires, résistance à l’oppression politique, indépendance nationale, dans le plus pur style libertaire, socialiste et républicain. Au jeu de la récupération du mythe, le PCI se montra cependant le plus fort en baptisant ses troupes du nom de Garibaldi et en incitant les ouvriers et les paysans à adhérer activement et massivement à la vie politique du pays. Les résistants communistes français firent de même, lorsque le groupe F.T.P. Garibaldi participa le 24 août 1944 à la libération de Paris dans le quartier de la République, tout un symbole.

          Les idéaux garibaldiens s'identifièrent désormais à la gauche démocratique, républicaine, socialiste et communiste. Et la République italienne, à l’issue du référendum du 2 juin 1946, qui vit la victoire de ses partisans à une courte majorité de oui, fut fondée sur le nom de Garibaldi.

          Désormais, une autre époque commençait, celle de la survivance.

          De la seconde guerre mondiale à nos jours, le mythe garibaldien survécut dans la mémoire collective sans susciter les passions d’autrefois. Il fit même l’unanimité en Italie lors des élections législatives cruciales du 18 avril 1948. Deux mois auparavant, le 25 février, les communistes tchécoslovaques s’étaient emparés du pouvoir, et leur «coup de Prague» avait inquiété les démocrates-chrétiens tout en exaltant les communistes alliés aux socialistes dans un Front Populaire italien. Or, au cours de la campagne électorale, les deux camps se disputèrent l’image de Garibaldi, symbole de démocratie libérale pour les premiers et de démocratie populaire pour les seconds. La victoire des démocrates-chrétiens ancra cependant l’Italie dans le camp occidental et relégua le Garibaldi porte-parole des espoirs de la gauche au second plan. La société de consommation en reconstruction et en modernisation l’emportait. Garibaldi devenait un objet d’histoire, dont une commission d’historiens reçut, par décret présidentiel du 6 juin 1956, la lourde tâche de publier la totalité des écrits.

          En France, les passions disparurent également rapidement. En 1957, alors que la France, l’Italie, la RFA et le Benelux signaient à Rome le 27 mars la naissance de la Communauté Économique Européenne, les commémorations du 150e anniversaire de la naissance de Garibaldi mirent l’accent sur le héros romantique, universel, démocratique et européen. Les Italiens de Paris offrirent ainsi au département de la Seine (aujourd’hui Seine-Saint-Denis) un petit monument très discret qu’ils installèrent à Saint-Ouen, dans le square proche du métro et de la rue Garibaldi, et sur lequel le portrait du héros était entouré de flambeaux et des mots Justitia et Libertas. À Nice, le 30 juin, un cortège relia la place Masséna, l’autre héros de la ville, à la place Garibaldi en passant par le boulevard Jean Jaurès, aux sons des hymnes italien, français et garibaldien, et un discours reprenant les thèmes d’antan, un banquet officiel, un concert et un bal populaire gratuit place Garibaldi au pied de la statue rythmèrent la journée.    

          En 1961, pour le centenaire de l’unité de l’Italie, Garibaldi fut fêté mais de façon plus discrète. À Dijon, par exemple, l’Association italienne des vétérans et survivants garibaldiens finança la restauration de son monument de bronze, que Vichy avait fait détruire, sous prétexte de récupérer les métaux non ferreux. Mais le monument perdit de sa magnificence. La statue fut remplacée par un buste en bronze, et installée à un carrefour urbain, loin de la place de la République, sa place d’origine.

          Peu à peu, Garibaldi devenait un héros romantique, cinématographique et  littéraire. Ses exploits servaient ainsi de toile de fond dans les films 1860 de Blasetti, Arrivano i bersaglieri de Mafori, I fatti di Bronte de Vancini, lI Gattopardo et Senso de Luchino Visconti et  surtout Viva l’Italia de Roberto Rossellini qui négligea la figure de Cavour et préféra le discours emphatique et didactique teinté de néo-réalisme à l’analyse historique en faisant de Garibaldi un homme simple saisi par le doute et les rhumatismes et finalement trahi. Dans un autre domaine, parmi les romans historiques qui parurent à cette époque sur Garibaldi et sur le Risorgimento, celui de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Il Gattopardo (Le Guépard) publié en 1958 à Milan et adapté magistralement au cinéma par Luchino Visconti en 1963 se servit de l’aventure des Mille pour décrire les bouleversements de la Sicile, ainsi que les réflexions sensibles, inquiètes, désabusées et enfin sereines d’un vieil aristocrate, le prince de Salina, le Guépard.  

          L’historiographie communiste s’empara également de Garibaldi. La biographie que l’historien français Émile Tersen lui consacra en 1962 le présentait comme le jouet d’un déterminisme historique et l’instrument de Cavour et du Roi au service d’une révolution bourgeoise libérale qui le “déshumanisait”. Mais, fait significatif, l’auteur achevait son livre en regrettant le manque d’intérêt scientifique à l’égard de l’Italien. Il est vrai que les notices biographiques des grands dictionnaires français présentaient superficiellement la vie du héros, en omettant souvent ses combats contre l’Église et en faveur de la République universelle. La mémoire historienne banale, comme l’appelle M. Agulhon, manquait singulièrement d’épaisseur.

          Garibaldi était en effet concurrencé par de nouveaux héros, comme Ernesto Guevara, beaucoup plus en prise avec les préoccupations de l’époque. Une jeunesse idéaliste et politisée, très critique à l’égard de la société de consommation d’après-guerre dont elle était issue, se retrouvait davantage dans le héros de l’Amérique latine que dans ce personnage du Risorgimento dont elle avait vaguement entendu parler sur les bancs de l’école. Le mythe de Garibaldi, peu utilisé dans les mouvements de 1968, resta alors dans l’ombre jusqu’en 1982.

          À l’occasion du centenaire de sa mort, Garibaldi revint sous les lumières des projecteurs, (colloques scientifiques à Nice, à Gênes, à Rome, à Budapest, éditions et rééditions de textes, expositions, films de télévision sur la RAI, gadgets divers). Les cérémonies se déroulèrent dans un espèce d’unanimisme très consensuel négligeant ce qui pouvait diviser. 

          En France, il y eut peu de cérémonies de grande ampleur sauf à Dijon et à Nice.

          Dijon honora son héros mais le désacralisa... en accolant son nom à une marque de moutarde. La passion avait cédé la place à la familiarité bon enfant.  

          À Nice, le maire RPR de l’époque, Jacques Médecin, dans une France dirigée depuis mai-juin 1981 par les socialistes et leurs alliés communistes, dépolitisa la célébration, de manière à ne pas donner l’occasion à son jeune et ambitieux concurrent socialiste, Max Gallo, de faire l’apologie d’un héros de gauche, dont il venait d’écrire la biographie, sous le titre significatif : Garibaldi, la force d’un destin. 

          Pourtant, Max Gallo, qui proposait un modèle pour réhabiliter l’homme, l’idée et le volontarisme révolutionnaire, ne put s’empêcher de raccrocher Garibaldi au Che, comme si désormais le mythe n’existait plus que par procuration.

          En Italie, les commémorations très consensuelles de 1982 laissèrent dans l’ombre le passé maçonnique de Garibaldi. Sans doute, comme le pense A. Mola, à cause du scandale trop récent de la loge Propagande Maçonnique n° 2, ou loge P2, qui fut soupçonnée, en 1981, de préparer un coup d’État. Mais la mémoire garibaldienne devint l’objet de controverse et vit resurgir des propos outranciers disparus depuis plus d’un siècle.

          Pour sortir de l’anonymat, la Ligue Lombarde d’Umberto Bossi, qui s’appelait alors la Liga Veneta, condamna Garibaldi et développa l’idée démagogue que l’unité de l’Italie avait été artificielle, fruit du hasard des conquêtes d’une poignée d’aventuriers. Bossi proposait alors la partition de l’Italie entre un nord riche et un sud pauvre, reprenant les projets politiques de Cavour avant le succès de l’expédition des Mille. Mais, en attaquant le sacro-saint principe d’une Italie une et indivisible inscrit dans la Constitution, Bossi fit l’unanimité contre lui. Tous les partis politiques et l’opinion publique se réclamèrent alors avec force de l’héritage unitaire garibaldien. Le mythe connut alors une nouvelle jeunesse, et les lieux de mémoire, comme l’île de Caprera, devinrent l’objet d’attention soutenue.  

          Aujourd’hui, Caprera reste chargée d’histoire. Reliée à l’île de La Maddalena par une digue de six cents mètres, sauvage, verdoyante, et  réserve naturelle, elle attire de nombreux touristes qui se pressent sur la tombe du héros et dans sa maison aménagée en musée «pieusement entretenu» qui bénéficia d’une étoile dans le guide vert Michelin de 1982.           

Conclusion

          Garibaldi laissa bien peu de gens indifférents, de son vivant comme après sa mort. Ses admirateurs virent en lui l’aventurier républicain, le révolutionnaire généreux et désintéressé, le défenseur des peuples opprimés, l’incarnation des valeurs fondamentales de l’humanité, l’héritier de l’esprit des Lumières et de la Révolution française, le nouveau messie libérateur. Ses ennemis, au contraire, dénoncèrent en lui le sot dangereux, l’opportuniste inquiétant, l’antéchrist et l’agent cosmopolite, l’histrion de la commedia dell’arte et l’imposteur militaire. Il n’empêche. Giuseppe Garibaldi fut avant tout un homme de culture européenne, épris d’action, dont la mémoire fit de lui le héros des Deux Mondes, européen et américain, un héros attaqué, récupéré, et célébré. Sa conscience politique et humaniste resta cependant profondément européenne, et ses rêves d’une Europe confédérale à peine ébauchée, respectueuse des identités anglo-saxonne, latine et slave, apparaissent aujourd’hui d’actualité. Son exaltation du rôle déterminant des peuples, l’emportant sur des gouvernements qu’il jugeait trop souvent indifférents aux intérêts fondamentaux de l’humanité, n’est pas sans rappeler les critiques si courantes des euro-sceptiques ou les espoirs si profonds des euro-optimistes.

          Il est certes bien loin le temps de Jules Michelet qui voyait en lui le héros de l’Europe à la fin du XIXe siècle. Et pourtant, en ce début de XXIe siècle, Giuseppe Garibaldi, au carrefour des cultures latine, anglo-saxonne et slave, ne constitue-t-il pas l’une des figures tutélaires d’une Europe démocratique en quête d’identité?

 

ANNEXE

Les étapes de l’unification italienne 1848-1871

23 mars 1848 : proclamation du roi de Piémont-Sardaigne, Charles-Albert aux Milanais et Vénitiens révoltés contre l’occupant autrichien.

25 mars 1848 : déclaration de guerre du Piémont-Sardaigne à l’Autriche.

23-25 juillet 1848 : défaite des Piémontais face aux Autrichiens à Cutoza.

23 mars 1849 : défaite des Piémontais à Novare face aux Autrichiens, abdication de Charles-Albert, son fils Victor-Emmanuel devient roi de Piémont-Sardaigne.

16 mai 1852 : Cavour, président du Conseil du royaume de Piémont-Sardaigne.

28 janvier 1855 : convention du Piémont avec la France et le Royaume-Uni pour participer à leurs côtés à la guerre de Crimée contre la Russie.

25 février 1856 : ouverture du Congrès de Paris qui doit régler la paix.

16 avril 1856 : Cavour remet aux puissances du Congrès de Paris un memorandum dans lequel il pose la question italienne.

21 juillet 1858 : entrevue secrète de Plombières entre Napoléon III et Cavour au cour de laquelle l’Empereur français promet son soutien aux Piémontais pour réaliser l’unification de l’Italie contre l’Autriche.

28 janvier 1859 : traité d’alliance défensive franco-piémontais.

24 avril 1859 : ultimatum autrichien au Piémont exigeant la démobilisation des troupes piémontaises sous les trois jours.

27 avril 1859 : pénétration des Autrichiens en Piémont.

Avril-juin 1859 : révolution en Toscane, à Parme, à Modène, en Romagne.

24 juin 1859 : victoire des Français à Solférino et des Piémontais à San Martino.

11 juillet 1859 : préliminaires de Villafranca signés entre Napoléon III et l’empereur d’Autriche François-Joseph.

11-12 mars 1860 : les Toscans et le Émiliens se prononcent par plébiscite pour leur rattachement au Piémont.

24 mars 1860 : la France accepte ces annexions en échange de la Savoie et du comté de Nice en vertu du traité de Turin signé avec le Piémont.

Mai-septembre 1860 : expédition des Mille, conquête du royaume des Deux Siciles par Garibaldi et ses Chemises rouges.

18 septembre 1860 : victoire des Piémontais à Castelfidardo contre les zouaves pontificaux. Cavour craignant que Garibaldi ne continue jusqu’à Rome envoie des troupes l’arrêter par le nord, pénétrant ainsi dans le territoire pontifical. Occupation des Marches et de l’Ombrie.

1er-2 octobre 1860 : victoire de Garibaldi au Volturno contre les troupes des Bourbons.

21 octobre 1860 : plébiscite sanctionnant l’annexion par le Piémont du royaume des Deux-Siciles.

26 octobre 1860 : rencontre de Teano entre Garibaldi et Victor-Emmanuel II au cours de laquelle le Héros des deux mondes remet à son roi un royaume entier.

4 novembre 1860 : les Marches et l’Ombrie se prononcent par plébiscite en faveur de leur annexion par le Piémont.

17 mars 1861 : proclamation du royaume d’Italie. Il ne reste plus à conquérir que la Vénétie toujours autrichienne et le Latium, terre pontificale.

6 juin 1861 : mort de Camillo Benzo di Cavour.

29 août 1862 : Garibaldi est arrêté à l’Aspromonte par les forces italiennes du général Cialdini.

15 septembre 1864 : convention franco-italienne sur l’évacuation de Rome par les troupes françaises en échange de la garantie italienne de préserver Rome. Florence doit devenir capitale du royaume.

8 avril 1866 : traité secret d’alliance entre l’Italie et la Prusse contre l’Autriche.

17 juin 1866 : déclaration de guerre de la Prusse à l’Autriche.

20 juin 1866 : déclaration de guerre de l’Italie à l’Autriche.

24 juin 1866 : défaite italienne à Custoza.

3 juillet 1866 : victoire prussienne de Sadowa.

20 juillet 1866 : défaite navale italienne de Lissa.

21 juillet 1866 : victoire de Garibaldi à Bezzeca dans le Trentin.

3 octobre 1866 : signature de la paix entre l’Italie et l’Autriche, la Vénétie est cédée par l’Autriche à la France.

21 octobre 1866 : plébiscite sanctionnant l’adhésion au royaume italien de la Vénétie rétrocédée par la France.

fin octobre 1867 : Garibaldi et ses Chemises rouges pénètrent dans le Latium et menacent Rome. La France envoie de nouveau des troupes.

3 novembre 1867 : bataille de Mentana, les garibaldiens sont écrasés par les zouaves pontificaux et les troupes françaises du général de Failly.

19 juillet 1870 : déclaration de guerre de la France à la Prusse.

Août 1870 : rappel des troupes françaises de Rome.

12 septembre 1870 : pénétration des Italiens dans le Latium.

20 septembre 1870 : prise de Rome par le général Cadorna à la tête du IVe corps d’armée italien, après un simulacre de bataille.

2 octobre 1870 : plébiscite dans l’État pontifical sur l’annexion du Latium par l’Italie.

1er juillet 1871 : Rome (le Quirinal) capitale du royaume d’Italie. Le Pape s’enferme dans le Vatican. L’unification de l’Italie s’achève.

 

SOURCES

-Epistolario di Giuseppe Garibaldi, (Epist.), Milano, A. Brigola, 1885, 2 vol., XIII-395 et 405 p.

-Edizione nazionale degli scritti di G. Garibaldi, (ENSG), Bologna, L. Cappelli, 3 vol.,  1934, XVII-432 p., 1935, XIII-472 p., 1937, XII-620 p.

-Edizione nazionale degli scritti di G. Garibaldi, Epistolario, (EN), [Roma], Istituto per la storia del Risorgimento italiano, 1973-1997, 10 vol. couvrant la période 1834-1866.

-Lettere a Speranza von Schwartz, Firenze, Passagli Editori, 1982, 142 p.

-Memorie autobiografiche, Firenze, G. Barbera, 1888, 489 p.

-Le memorie di Garibaldi nella redazione definitiva del 1872, Bologna, L. Cappelli, 1932, II-672 p.

-Mémoires d’un Chemise rouge, Paris, Maspero, 1981,  428 p.

          Voir également les archives du Ministère français des Affaires Étrangères (AAE), Correspondance Politique, Sardaigne, du n° 321 (mars-août 1848) au n° 350 (juillet-décembre 1860) et Italie du n° 1 (janvier-juillet 1861) au n° 68 (août-décembre 1882), ainsi que les fonds des musées du Risorgimento comme ceux de Rome et de Turin pour y trouver des témoignages inédits sur Garibaldi permettant d’appréhender la portée du mythe de son vivant.






ORIENTATION BIBLIOGRAPHIQUE

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